—Une soixantaine, monseigneur.

—Qu'on dresse le plus vite possible la liste des victimes avec l'adresse de leurs familles et qu'on me l'envoie.

—Oui, monseigneur.

—J'y ai songé, Hermann, et j'ai déjà donné des ordres, dit la princesse
Wilhelmine, qui entrait.

XX

Quand, deux heures auparavant, Wilhelmine avait quitté Hermann, toute meurtrie par ses dures paroles, elle s'était rendue d'abord dans la chambre de son fils, avait couvert l'enfant de caresses tragiques, ainsi qu'il convenait dans la circonstance, et avait éprouvé quelque douceur à se dire que, s'il fallait mourir, elle mourrait en archiduchesse, dans une attitude et avec des mots qui peut-être resteraient historiques. Puis elle s'était mise à errer au hasard dans les galeries du palais.

Elle y avait rencontré Otto:

—Avez-vous vu Hermann? Lui avez-vous parlé?

Otto, livide encore de son entrevue avec son frère, avait sa plus mauvaise figure, un air de méchanceté blagueuse et lâche. D'ordinaire, sa belle-soeur l'évitait, sachant ses vices abominables et devinant les hontes de sa vie. Mais, en cet instant, la pure princesse sentait dans ce bandit un allié. S'il abusait jusqu'au crime des privilèges de son rang, il devait tenir, du moins, à ces privilèges. Et, puisqu'il était maintenant question, pour les rois, d'être ou de ne plus être, déshonorer la royauté semblait à Wilhelmine moins criminel, après tout, que de la renier et de la perdre volontairement. Elle était un peu dans le sentiment de ces dévots aux yeux de qui un prêtre indigne est moins dangereux qu'un prêtre publiquement incroyant.

—Ah! oui, grommela Otto, il nous met dans de jolis draps! Je le lui disais tout à l'heure.