VIII
Franz Kerry à Edouard B…, à Baltimore.
«Cher ami, je ne sais si je suis fou ou si je rêve; mais, en vérité, j'éprouve des sensations nouvelles, et dont rien, jusqu'ici, dans ma vie, ne m'avait donné la plus faible perception. Est-ce donc l'amour qui s'est emparé de moi? À toi de donner un nom à cette transformation de moi-même. Une seule pensée absorbe toutes mes pensées. L'infini me paraît nul auprès de ce fini qui s'appelle la bien-aimée, la lumière sombre auprès de cette lumière!
«Dans ma dernière lettre, je te mandais que j'avais en vain tenté de me rapprocher de celle qui était devenue toute ma vie, toute mon espérance. Voici ce qui était arrivé. Pour la première fois, depuis mon arrivée à la colline d'Hoboken, j'étais sorti de ma Thébaïde. Et m'orientant d'après les observations faites du haut de ma terrasse, je m'étais dirigé vers les Champs-Élysées. Là, rencontrant quelques passants, je leur demandai des indications. Mais j'oubliais d'abord que je me trouvais en face de natures bornées, incapables de comprendre les sensations qui m'oppressent.
«Je parlais comme si je t'avais écrit. Nul ne comprenait. Par bonheur, je me souvins que la science me donnait un moyen sûr de déterminer exactement la situation du palais de verre. Je retournai chez moi, et à l'aide du sextant, je fis un calcul minutieux qui me fixa à quelques yards près sur la position du point vers lequel je tendais…
«Je revins alors. Mes calculs ne m'avaient pas trompé. Je reconnus les murs du parc, et la maison qui faisait face à la route. Te le dirai-je! moi qui ai la hardiesse inouïe de me lancer à âme perdue dans les abîmes de l'éther tournoyant, je me sentais, en face d'une simple porte, le plus timide et le plus faible des enfants…
«Je voulus d'abord savoir quels étaient les habitants de la maison. Je m'enquis auprès des rares voisins—voisins assez éloignés d'ailleurs—qui pouvaient me fournir quelques renseignements. Il paraît qu'en général je fus considéré comme assez mal venu. Je ne pus obtenir que des détails vagues; je crus d'abord qu'on se raillait de moi.
«La maison au sujet de laquelle je posais des questions avait dans le quartier une réputation diabolique, et il était facile de voir, à l'air de mes interlocuteurs, qu'ils auraient infiniment préféré n'avoir point à en parler.
«Il était évident qu'elle inspirait à tous une terreur indicible: quant à ses habitants, il m'était impossible d'obtenir quelque information précise. On me désignait, comme occupant seuls la propriété, deux vieillards considérés comme les démons de cet enfer inconnu, et une petite fille de deux ou trois ans. En vain je parlai à termes couverts (tant je craignais de profaner l'ange de mon rêve!) de la jeune fille que j'avais aperçue. Le plus hardi m'affirma que jamais il n'avait existé de jeune fille dans la maison, à moins, ajouta-t-il, que quelque diablesse ne fût venue se mettre de la partie…
«Ce qui restait pour moi hors de doute, c'est que sur tout ceci planait une ombre mystérieuse et je n'en devenais que plus ardent à la percer.