«Je résolus, avant de me présenter directement à Quiet House (c'est le nom de l'habitation), de tout tenter pour m'instruire par moi-même. Alors je me glissai sous les murs du parc. Quelques arbres à forme étrange laissaient leurs branches dépasser le faîte de la muraille qui, n'étant pas en bon état, offrait à l'escalade une aide facile. C'est là que je projetai d'établir mon poste d'observation.

«La première fois que mes pieds et mes mains m'aidèrent à cette pénible ascension, mon coeur battait avec une telle violence que je me crus impuissant à atteindre mon but. Mais relevant la tête, je crus revoir dans l'azur céleste la forme adorable de Celle qui m'appelait, et je redoublai d'efforts… Enfin j'atteignis le couronnement de la muraille, et je plongeai mes regards avides dans le parc…

«Je ne m'étais pas trompé… le palais de verre existait… C'était bien cette couleur violette, à la fois douce et pâle, qui luisait aux rayons du soleil… et enfin, je la vis… elle!

«Mais dans quelle attitude? J'avoue qu'à ce moment je crus n'être plus maître de ma raison, et aujourd'hui encore je me demande si ce que j'ai vu n'était pas un jeu de mon imagination. Elle était assise au pied d'un arbre, penchée en avant, de telle sorte que ses admirables cheveux blonds traînaient à terre. De ses doigts effilés, elle grattait le sable, et à mesure qu'elle avait formé un petit tas, elle le prenait à poignées et le jetait dans un seau de zinc, qui se trouvait auprès d'elle. Puis elle renversait le seau à demi-plein sur le sol, se levait, piétinait sur la terre, s'asseyait de nouveau et recommençait à faire ses tas de sable et à remplir le seau.

«Innocente occupation, mais dont l'étrangeté me frappa d'abord. Je restai là une heure, espérant qu'on s'apercevrait enfin de ma présence. Vaine illusion! Le sable allait toujours du sol au seau, pour retomber du seau sur le sol. Je la contemplais. Ah! mon ami, combien elle était plus belle encore que tout ce que j'avais rêvé! Quelle pureté de formes, quelle diaphanéité dans cet être charmant! Cependant la position dans laquelle je me trouvais ne laissait pas que d'être fort incommode. Je m'étais juché sur la plus grosse branche d'un des arbres touchant au mur, et après cette longue pause, le bois meurtrissait mes chairs, je sentais l'engourdissement s'emparer de tout mon individu, mes mains avaient peine à retenir le bois qui me servait de point d'appui… Il fallait en finir! Mais, j'avais si grand'peur de l'effrayer, cette chère et parfaite créature qui rêvait toujours en macérant sa poussière!… Je l'appelai une première fois, elle n'entendit pas. Alors, m'enhardissant, je m'écriai:

«—Ange échappé du ciel, créature adorable que l'humanité n'a pas le droit de compter parmi ses créatures imparfaites!…

«Cette fois, elle avait entendu. Elle leva la tête… Et quel visage, ami! Non, alors que je marchais, comme a dit un poète, dans mon rêve étoilé, alors que s'ouvraient à moi les perspectives éblouissantes de l'infini sidéral, non, jamais beauté plus profonde, plus enivrante ne s'imposa à mon être… J'étais ébloui, fou d'admiration et d'amour.

«C'est évidemment cet état de surexcitation qui troubla mes esprits au point de me jeter en proie à l'hallucination la plus grotesque qui se soit jamais produite… Aussi ne crois pas ce que tu vas lire. Cela n'est pas, cela ne pouvait pas être.

«Il me sembla… (j'insiste sur l'illusion évidente), il me sembla que, me regardant d'un air à la fois surpris et effrayé, elle contracta tout son visage dans une grimace burlesque, et que, portant sa main à son nez dans un geste vulgaire que je ne veux pas décrire, afin de ne lui pas faire injure, elle… elle me tira la langue!!!

«N'est-il pas évident que la fatigue avait oblitéré les facultés de la vision? Mais comment se peut-il faire que notre faible nature soit assez peu maîtresse d'elle-même pour se créer de semblables fantômes?… Je sentis que je faiblissais. Je fermai à demi les yeux, et je me laissai retomber de l'autre côté du mur. Puis je courus, de toute la vitesse de mes jambes, m'enfermer chez moi. J'avais peur de l'aliénation mentale, dont les doigts de fer commençaient à serrer mon cerveau. J'avais soif de repos, je voulais tomber dans un anéantissement momentané qui détendît mes nerfs… le sommeil vint. À mon réveil, j'étais sauvé…