Tout à coup une pensée traverse mon esprit.

Triple sot que je suis! Comment n'ai-je pas songé à cela? Je ne verrai pas ce qui va se passer à côté. Et je suis venu pour voir. Certes j'entendrai mieux. Quoi? des cris, peut-être des mots entrecoupés. Cela ne me suffit pas. Ô stupide! trois fois stupide! Et je n'ai pas une vrille avec laquelle je puisse percer ce mur maudit.

Voilà que je les entends. Parbleu! Ils sont entrés, ils sont là à côté.
Je bous d'impatience, je me ronge les poings…

Qu'est ceci? Voilà que j'aperçois au-dessus de ma tête—dans cette obscurité—comme un trait—mince, mince—de lumière qui perce les ténèbres et qui va s'écraser sur le plafond. Cela, juste au-dessus du bahut de chêne. Ô joie d'enfer, comme en éprouveraient les damnés de la Géhenne à voir poindre un rayonnement du ciel.

Il y a là une ouverture!

Il s'agit d'y parvenir sans bruit.

Sans bruit, ce n'est pas facile. Oh! si vous m'aviez vu alors ramper sur le sol, atteindre une chaise, la soulever des quatre pieds à la fois, en retenant mon souffle, craignant d'entendre un de mes os craquer, tremblant que ma respiration elle-même ne me trahît… Je l'ai cette chaise, je la porte… comment puis-je dire que je la porte?… je la fais glisser dans l'air, tandis que je me traîne sur les genoux, et cela si lentement, félinement, qu'un oiseau ne m'entendrait même pas… Enfin, elle est auprès du bahut. Maintenant, un escabeau. Le voilà, il faut le mettre sur la chaise. Le pourrai-je? Cette contention de silence m'oppresse et me grise. J'ai envie de crier à toute voix: N'est-ce pas que je ne fais pas de bruit! Et quand je le tiens, quand il est suspendu à la force de mon poignet au-dessus de la chaise, comment le poser sans que le contact du bois ne produise un son? jamais médecin, dosant un poison, n'employa plus de précautions que je n'en mis à cette oeuvre d'extra-délicatesse.

Mon échafaudage est prêt. Maintenant, il faut que je me hisse dessus. Moi-même. Que n'ai-je là, près de moi, quelque poigne géante qui me saisisse et m'enlève dans l'air. Et si cela n'était pas solide! Si le tout allait glisser avec fracas! Non que j'aie peur. Sur mon salut éternel, je donnerais un membre pour mener cette entreprise à bien. Voyons. Je me dresse sur mes pieds. Je suis sûr de n'avoir pas fait de bruit.

Je m'accroche solidement par les poignets au sommet de l'escabeau. Mon poids le maintiendra. Mais mes mains seront-elles assez vigoureuses pour me soulever tout entier? Il me semble que mes muscles se raidissent comme des cordes de fer… un effort… encore un… encore un autre. Un de mes genoux se pose sur l'escabeau, puis l'autre. Rien n'a frémi, le bois n'a pas frissonné! Je ne tremble pas non plus, moi. Je sens, je sais qu'il faut commander à ces mouvements involontaires. Je suis debout sur l'escabeau.

Maintenant ce n'est rien. Le sommet du bahut n'est pas élevé, et puis le vieux meuble est solide… j'y suis, à genoux. Je découvre l'ouverture qui laisse passer le rayon de lumière. C'est grand comme un dollar, tout au plus. Et au moment où j'y applique mon oeil, un premier cri se fait entendre dans la pièce à côté… Un hou! qui sanglote et traîne comme un glapissement de chacal…