Mais Golding! Golding est resté froid, il n'a pas tressailli, pas un mouvement, pas un frissonnement, si léger qu'il soit, n'a témoigné qu'il ait entendu ces deux noms. Allons! il est fou! bien fou, puisqu'il a perdu jusqu'au souvenir…
Tout à coup une atroce pensée traverse mon cerveau. Puisqu'il a oublié, il ne pense peut-être plus à ces faits, encore inconnus pour moi; si, lorsque je serai parvenu à ouvrir comme un coffre rouillé la boîte de son crâne, si je n'y pouvais rien lire, rien que le néant de l'oubli! Ce serait horrible. Sous ce visage pâle, mat, sous ce front blanc et impassible, j'ai peur que pas une pensée ne roule, que pas une idée ne s'agite!
Mais je me souviens: quand il était encore Golding, l'homme d'affaires, pendant tout le jour, il semblait avoir perdu le souvenir des scènes qui se passaient le soir… à partir de six heures.
Oui, je dois être sur la vraie piste. Il faut que je sache si—dans la folie—ne subsiste pas cette assignation de l'inconnu qui le frappait à heure fixe, et qui, comme un témoin récalcitrant, l'entraînait de force là où il devait aller. La journée passe: un rayon de soleil nous a permis de descendre un instant au parc. À cinq heures, nous devons rentrer. Je suis seul de nouveau.
XXVI
Comment agir? Double danger. D'une part, il ne faut pas donner l'éveil à Golding, il faut qu'il ait confiance en moi. D'un autre côté, je dois être surveillé. Oh! certainement, puisque je suis fou, on doit craindre continuellement que l'accès ne se déclare. Il y a évidemment quelque part, et sans que je le sache, un point d'où quelque surveillant m'examine et m'écoute. En tout cas, comme je ne sais rien encore à cet égard, il faut être prudent. Si l'on pensait que je m'occupe de Golding, peut-être me séparerait-on de lui. Et alors! plutôt cent fois mourir, que de faire naufrage si près du port…
Mais cette surveillance, quelle qu'elle soit, ne doit pas être incessante. J'admets que de temps à autre le gardien jette—par où donc?—un regard dans ma chambre. Mais si rien ne sollicite son attention, il est évident que ce coup d'oeil est seulement machinal, qu'il regarde et voit à peine, que le tout n'est fait que par acquit de conscience, et pour exécuter une consigne.
De plus, cette surveillance peut être active au commencement de la soirée, mais plus tard! oh! plus tard, elle se fatigue certainement. Je dois me régler sur ces prévisions, qui sont exactes. J'ai deux sens à exercer, l'ouïe et la vue. Mon attitude, pendant que je regarde, pourrait éveiller l'attention. Donc pendant les premières heures, j'écouterai.
Il sera bientôt six heures. Je me suis étendu sur mon lit comme pour me reposer, dans une attitude naturelle. Rien de forcé. J'ai les yeux ouverts, mais pour ne pas les fatiguer, je leur ai ordonné de ne pas voir. Le travail qui s'opère dans mon cerveau doit absorber toute mon activité, et de mes sens, celui-là seul doit agir, auquel je le commande.
En ce moment, j'écoute. Mais encore, je n'écoute, encore bien que je les entende, aucun des bruits qui surgissent dans la maison. J'entends le pas des gardiens, faisant leur ronde dans les corridors; mais j'écoute ce qui se passe dans la chambre de Golding.