Peu à peu, cependant,—et au prix de combien d'efforts?—je parvins à briser la glace; une certaine cordialité régna dans nos triples relations, et, pour la sceller, je proposai que désormais, tous les quinze jours, le mercredi, nous nous réunissions le soir pour boire un verre de bière et jouer aux dominos, dans un petit café situé à quelque distance du ministère.

Je dois dire un mot de ces parties de dominos. Maurice était d'une force exceptionnelle à tous les jeux,—mais à la condition expresse qu'il fît attention. La plupart du temps, il causait en poussant les dominos ou en jetant les cartes, et commettait erreurs sur erreurs. Nous nous moquions de lui; le café dont je parle était très fréquenté par nos collègues, qui se mêlaient souvent à notre petite société. On jouait avec Maurice, on le faisait causer. Il perdait et on riait. Quelquefois il disait: «Je parie gagner la prochaine partie contre n'importe lequel d'entre vous.»

On acceptait. Maurice se mettait au jeu. En ce cas-là on pouvait lui parler, chercher à le distraire. Rien ne parvenait à l'émouvoir, son regard prenait cette singulière fixité que j'ai essayé de décrire, et il gagnait à coup sûr. Jamais, dans ces conditions, je ne l'avais vu perdre avant l'arrivée de Lambert. Mais, chose bizarre, ou plutôt très explicable sans doute, en ce sens que le nouveau venu était au moins d'égale force, il était rare que Maurice pût gagner une partie contre Lambert. Pour tout dire, ils se retiraient presque toujours ex æquo.

Je dis à Maurice:

—Je comprends que tu n'aimes pas Lambert, affaire d'amour-propre froissé, tu ne peux pas le gagner.

—Tu es un sot, me répondit sèchement Maurice; avant les parties de dominos, je t'ai affirmé que cet homme était un coquin. Après, je l'affirme encore et plus certainement. Du reste, sois tranquille, je le gagnerai.

En effet, au bout de quelques mois, Lambert perdait comme nous tous; d'où je conclus que Maurice avait compris sa manière de jouer.

J'ai dit que Lambert m'avait quelquefois emmené chez lui. Jamais il n'avait fait à Maurice la moindre proposition. Mais un jour, c'était à peu près à la moitié de la troisième année (et je parle de ce délai de trois ans parce que ce fut à l'expiration de cette période que nous nous trouvâmes séparés, par des circonstances dont je ferai plus loin mention), un jour donc, Lambert, venant au bureau avec un visage rayonnant, nous raconta que c'était la fête de sa femme, qu'il serait bien aise, si nous voulions accepter tous deux un dîner sans cérémonie et une tasse de thé dans la soirée. Pour mon compte, j'acceptai sans hésiter. Je regardai Maurice, qui, à ma grande surprise, déclara qu'il remerciait Lambert de cette invitation et qu'il m'accompagnerait. Il avait singulièrement appuyé sur le mot remerciait; mais, en somme, il acceptait. J'en fus enchanté et je profitai d'un moment de tête-à-tête pour lui serrer la main, en le félicitant de s'être débarrassé de ses fausses préventions.

—Ah! ah! fit-il en riant, tu prends bien les choses!

Puis, redevenant tout à coup sérieux: