—Que lui reproches-tu? Connais-tu quelque grave secret dans son passé?

—Il n'a pas plus de passé que nous. C'est un coquin… d'avenir, mais non de passé.

—Ah! fis-je en riant ironiquement, bien que cette conviction, si fortement exprimée, me causât une douloureuse impression; tu prédis l'avenir maintenant?…

—Je ne prédis pas… je sais. Du reste, tu me feras plaisir en ne m'en parlant plus… avant que je t'en parle moi-même.

Notre situation était en réalité singulière. J'avais la plus grande affection pour Maurice et une amitié réelle pour Lambert. Quoique Maurice ne fît rien paraître de l'antipathie que lui inspirait notre collègue, cependant je me sentais gêné moi-même. Vingt fois dans la journée, je me surprenais à étudier le visage de mes deux amis et à me demander:

—Pourquoi Maurice déteste-t-il ce garçon?

Je n'y comprenais rien. Naturellement Lambert, tout en faisant bonne figure à Maurice, n'était pas sans comprendre qu'il n'y avait pas de ce côté-là grande amitié pour lui. Mais il en avait pris son parti. Tout d'abord, il avait tenté de se concilier les bonnes grâces de notre compagnon. Mais Maurice lui avait répondu en riant, avec une sorte d'ironie dont seul je comprenais le sens.

Parfois, au beau milieu d'une conversation, Maurice, s'adressant à moi, s'écriait:

—Je dis que c'est un hideux coquin!

Je rougissais malgré moi; je feignais de comprendre qu'il s'agissait d'une allusion à une personne absente. Lambert, d'ailleurs, le pauvre garçon, ne pouvait se douter qu'il fût question de lui. Je le considérais sans qu'il s'en aperçût. Et je le voyais toujours le même, avec sa physionomie placide, travaillant et piochant tout le jour.