—Ne te souviens-tu pas que, pendant huit jours après la mort de Mme
Lambert, je n'ai pas paru au bureau?

—Permets-moi de te faire observer que je ne comprends pas pourquoi tu avais dirigé tes observations de ce côté. Qui t'a engagé à t'occuper de cage, d'oiseaux, de faits divers, de tous ces détails enfin dont rien ne devait te faire deviner prématurément l'importance?

—Ta remarque est juste. Mais j'ai les moyens de répondre victorieusement à toutes les objections. Premièrement, depuis plusieurs jours, Lambert était préoccupé, très préoccupé. J'avais remarqué, plus rapide et plus fréquent qu'à l'ordinaire, ce mouvement dont j'ai parlé consistant en un frottement de la paume de la main avec les quatre doigts. Mais maintenant, il faut que vous me suiviez pas à pas, avec la plus grande attention. Lorsque je vis le cadavre mutilé, je ne doutai pas que Lambert fût l'assassin de sa femme; mais les objections étaient nombreuses:

1° L'accident avait eu lieu en son absence;

2° Justement ce soir-là il n'avait pas projeté de sortir.

Mais voici ce que je me répondis immédiatement: L'accident avait été préparé de telle sorte qu'il dût nécessairement se produire pendant son absence. De plus, il avait fort bien prévu que, ne le voyant pas venir au café comme d'ordinaire, quelqu'un de nous viendrait le chercher. Enfin, point capital, n'avait-il pas dit à sa femme au moment où il sortait:

«—N'oublie pas de rentrer l'oiseau avant de te coucher… la nuit peut être fraîche.

—C'est clair, m'écriai-je, interrompant Maurice.

—Laisse-moi continuer. Il manque encore bien des anneaux à la chaîne. Mais, pour que j'aie pu dire avec autant d'assurance à cet homme qu'il était un assassin, il fallait que j'eusse encore d'autres preuves. D'abord, dès que je fus dans la cour, je ramassai le clou qui avait causé l'accident. Le voici, c'est un clou à crochet, en fer noir, long de six centimètres, et qui n'a pas été enfoncé dans le plâtre, car il ne porte pas les traces blanches qui devraient s'y trouver s'il y avait séjourné. Je mis ce clou dans ma poche. Puis nous nous en allâmes. Te souviens-tu qu'alors je montai un instant au bureau. Voici pourquoi: Le matin j'avais remarqué que Lambert était plus préoccupé que jamais. Je l'avais vu, machinalement, et comme cela lui arrivait souvent, griffonner, tout en réfléchissant, sur le bord d'un registre, puis il avait déchiré le coin du registre et avait jeté le morceau de papier après l'avoir froissé. De ma vue perçante, j'avais distingué la forme de ces griffonnages; ce fut un trait de lumière. Je courus à sa place et retrouvai dans le panier le morceau de papier.

Et Maurice déplia devant nous un feuillet déchiré en biais, dont voici le fac-similé ci-contre: