Aux quatre places qui allaient être occupées par les convives se trouvaient divers appareils de forme étrange, flottant entre le flacon et l'alambic.

Au bout de la table un ballon de verre à col effilé se recourbant et trempant dans un petit seau rempli de limaille. Au-dessus du ballon, une lampe électrique avec ses deux pointes de charbon.

À l'arrivée d'Aloysius et de Truphêmus, la femme et l'enfant se levèrent.

Dame Tibby était jeune encore, quarante ans à peine. Elle avait sans doute été jolie, ainsi qu'on en pouvait juger par la finesse de ses traits. Mais toute sa physionomie était empreinte d'une telle expression de souffrance, ses joues amaigries révélaient une fatigue si profonde, qu'elle semblait moins une femme qu'une ombre endolorie.

Netty était petite: elle avait cinq ans, mais avait à peine atteint la taille de deux ans. Son teint était si blanc, son front si pâle, qu'on hésitait à croire que ce fût du sang qui coulât dans ses veines. Seuls les yeux vivaient: dans son regard il y avait une malice, ou mieux, une méchanceté diabolique. Pas un éclair de douceur, mais une âpreté continue. Si elle parlait, sa voix était sèche et dure: on aurait cru entendre le grincement des rouages d'une automate.

Maître Aloysius, le père, s'approcha d'elle et lui fit sur les cheveux une caresse amicale: l'enfant ne sourit pas. Elle tourna sur le savant ses yeux mats et fixes, avec leur reflet d'acier bleuâtre.

Truphêmus salua galamment dame Tibby, en lui disant de sa voix flûtée:

—Eh bien! sommes-nous en appétit aujourd'hui?

Dame Tibby semblait douce: mais il ne faut jamais oublier que les apparences sont éminemment trompeuses. Elle releva la tête à cette interpellation comme le cheval qui sent l'aiguillon:

—En appétit! s'écria-t-elle. Je voudrais bien savoir si la faim n'est pas ici une maladie chronique.