—Bien.

Et c'est pourquoi la route qui passait devant Quiet-House s'anima par le passage d'ouvriers qui allaient et venaient; et c'est pourquoi encore, trois mois après, Franz Kerry écrivait à un de ses amis la lettre suivante:

VI

Franz Kerry, à Edwards B…, à Baltimore.

«Cher ami, tu vas enfin être satisfait. Tant de fois tu m'as raillé pour n'être pas amoureux, que j'attends par le prochain courrier tes plus vifs éloges. Que veux-tu; il fallait que l'heure sonnât, et en vain j'écoutais tomber une à une dans le passé les journées et les minutes, sans qu'aucun son vînt frapper mon oreille.

«Tu connais mon esprit: né d'une mère maladive et à qui le positivisme de mon père avait fait l'existence désespérée, j'ai sucé dès ma naissance le lait mortel de la fantaisie… Pauvre femme! je m'en souviens encore, je la voyais, tout petit que j'étais, se pencher sur mon berceau, regarder de ses grands yeux bleus mes yeux qui venaient de s'ouvrir… on eût dit qu'elle cherchait à y plonger comme dans un monde inconnu, et moi j'écartais bien larges mes paupières pour lui laisser le champ le plus large possible… puis, comme en un miroir, je voyais dans sa pupille dilatée se dessiner des mondes inconnus, irradier des rayonnements étincelants, ou bien se développer, profonds et dans une perspective infinie, des paysages s'évanouissant en des ombres lointaines; ou bien encore il me semblait que s'approchaient de moi, rapides comme si elles eussent des ailes, des formes admirables de contours et de couleurs.

«C'étaient mes premières excursions dans le pays du rêve: l'attraction commençait, attraction terrible, qui vous entraîne si loin, si loin, qu'il n'est plus de retour possible. Quand j'étais seul, je fermais les yeux et je regardais… Quoi? La nuit, la nuit dont j'éprouvais l'amour, que je recherchais, que je désirais… Dans ces ténèbres volontairement formées pour moi seul, je créais par l'imagination un monde qui m'appartenait, et dans lequel nul n'avait pénétré et ne pénétrerait jamais. Jouissance égoïste que peuvent apprécier ceux-là seuls qui ont été assez maîtres d'eux-mêmes pour la savourer lentement, consciemment.

«Je grandis. Je me trouvai lancé dans le monde extérieur. Combien il me parut mesquin en comparaison de mon univers à moi! Ce que vous appeliez le beau n'était qu'une déviation de cet idéal dont j'avais la pure notion; vos couleurs étaient criardes, vos lignes irrégulières, vos monuments grotesques. En vain, je cherchai; j'entendais quelqu'un d'entre vous parler avec éloge de tel spectacle, de tel bâtiment: aussitôt je me rendais au point indiqué: jamais je n'éprouvais d'autre sentiment qu'une profonde désillusion. Devais-je être plus heureux en contemplant l'homme qu'en étudiant ses oeuvres?

«Oh! que là encore la beauté me parut froide! Pas un front sur lequel resplendît la pensée de l'Infini: partout, au contraire, écrits en rides prématurées, les soucis de la vie actuelle, pratique; sur les plus jeunes visages, des préoccupations mesquines; sur les physionomies des vieillards, le regret du passé et non l'élan vers cet avenir, cependant si proche.

«Et, le dirai-je? la matérialité me faisait horreur. Je ne comprenais pas qu'on se condamnât à vivre dans ce milieu glacé qu'on appelle la société et qui n'est qu'un immense cimetière, quand il était si facile de se créer une existence toute d'extase et de rêverie.