«Vint l'adolescence, ce que vous appelez l'âge des passions, comme si cette fougue n'était pas au contraire un effet de la matière, tendant à dominer l'âme et à en faire son esclave. Chez moi, la lutte fut rude. J'étais plein de vigueur, mon sang bouillonnait dans mes veines, mes tempes battaient. Mais peu à peu le sentiment vrai se dégagea; ce qui parlait en moi, c'était une aspiration nouvelle vers l'idéal qui est la beauté.
«Il ne me suffisait plus de la contempler, de l'admirer: je voulais la posséder, m'identifier à elle, m'en imprégner en quelque sorte en me baignant dans ses effluves. Seulement je fis au préjugé une concession. J'admis la relativité dans la perfection, c'est-à-dire que j'aimai une femme. Elle était admirablement belle. Oh! sur ma foi, jamais plus splendide manifestation de la vie n'avait pu être rencontrée.
«Vous la proclamiez tous le chef-d'oeuvre des chefs-d'oeuvre, et les femmes elles-mêmes se retournaient sur son passage, s'irritant de l'hommage qu'elles étaient contraintes de lui rendre.
«Ah! je me souviens… et j'en ris encore; j'en ris, je te l'affirme. Je me souviens du débordement d'envie qui monta jusqu'à moi, lorsque la belle Thémia me choisit entre tous ses adorateurs. Pauvre femme! elle m'aimait… j'en ai la conviction. Quand je lui parlais, elle s'efforçait de me comprendre et fixait sur moi ses grands yeux de velours comme si elle eût voulu lire dans ma pensée… Pauvre!… pauvre!… elle était belle comme votre marbre, comme votre diamant, marbre dont la plus belle pierre est striée, diamant qui reflète la lumière, et ne saurait de lui-même tirer un seul rayon!… Un jour, je partis en la maudissant et ne la revis plus.
«Alors je voyageai: il me semblait que la nature, avec ses dimensions surhumaines, serait enfin à la taille de mes créations imaginaires. Certes, je ne suis pas un profane, et je défends à tous de me refuser l'intelligence du beau: je comprends aussi bien que qui que ce soit les jouissances qu'un esprit, circonscrit dans ses aspirations, peut ressentir, notamment en présence de l'Océan, alors que la nuit on est seul, sur l'avant d'un navire à voiles. Le craquement des mâts est une harmonie qui rappelle la faiblesse de l'oeuvre humaine en face de ce coin de l'oeuvre créatrice… Il y a dans le souffle qui passe comme une expiration du Tout immense, l'horizon est si éloigné que l'oeil peut à peine noter ses contours… Mais plus loin! mais plus loin! Colomb marchant vers l'Amérique avait un but auquel se heurtait sa pensée; il pouvait être satisfait!… Mais pour celui qui a la conscience de l'infini, où est le but?
«Le non-fini s'étend au delà de la conception, qui n'est elle-même qu'un relais, un temps de repos… la pensée n'étant qu'une émanation du cerveau, organe imparfait, puisque au-dessus, au delà de toute chose créée, il y a la chose, la force créatrice, la pensée donc procède de l'infirmité de son producteur. Qui sait ce que rêve la pierre lancée en avant par la fronde! Elle se sent gravir les échelles de l'air, elle aspire aux espaces immesurés… mais la force de la fronde étant x, la force en avant de la pierre sera x. En un moment, elle retombe. La pensée, elle, s'accroche de par sa puissance spéciale au point qu'elle a atteint, et de là, fatigue réparée, elle s'élance vers des limites nouvelles… Oh! la pensée! seule joie de l'homme, seule force, seule puissance, essence réelle de l'humanité!… qui traverse d'un seul bond vos mondes grotesques, et n'y trouvant même pas un point d'appui, se demande: Où? Comment? Pourquoi?
«Non, jamais tu ne connaîtras cette torture. Tu es raisonnable, toi, tu t'occupes de tes affaires. Je t'aime! je ne saurais dire pourquoi. Toi seul me rattaches—ou mieux me rattachais—à l'humanité. Tu as une bonne nature, tu es franc, tu es loyal. Il y a aussi des profondeurs dans l'honnêteté; la bonté tient de l'infini: tu me consolais de l'étroitesse des autres coeurs.
«Lorsque je revins, ayant visité ce que les hommes avaient visité avant moi, ayant en outre, et par orgueil, gravi des pics réputés inaccessibles, contemplé des sites sur lesquels nul oeil humain ne s'était reposé, je consultai mon coeur: il était vide; nulle joie n'était venue satisfaire cette faculté d'expansion qui entraînait tout mon être.
«C'est alors que je te fis part de mon projet. Je me trouvais entre deux alternatives: la mort ou l'étude. La mort! Pourquoi ce mot me faisait-il peur? pourquoi éprouvais-je en le prononçant une sensation semblable à un froid glacial? Pourquoi la désagrégation de moi-même me paraissait-elle effrayante?… Oh! si j'eusse été sûr du moins que, dégagée des fibres matérielles qui l'enlacent comme un réseau d'acier, ma pensée aurait pu, libre, s'élancer vers l'immatérialité, plonger à jamais dans les vagues sans cesse renaissantes de l'infini… Mais où était la preuve de cette possibilité?
«Avant tout, je voulus voir, savoir, pressentir cet avenir avant de m'y élancer, comme ferait le plongeur qui sonderait la mer avant de s'y jeter… Et puis ces facultés, dont je constatais l'existence en moi, ne pouvaient-elles pas par leur exercice me procurer les jouissances cherchées? l'instinct qui me guidait n'était-il pas la preuve que cet instinct même pouvait être assouvi?… L'homme qui ressentirait pour la première fois les attaques de la faim ne trouverait-il pas dans cette appétence même la preuve de l'existence des aliments? Alors il marcherait pour chercher ce qui ne vient pas à lui?