«Je résolus de me livrer à des études nouvelles; et tu le sais, ami, muni de tous les instruments nécessaires, fort de mon ardeur et de ma volonté, je m'exilai volontairement de la ville pour m'installer sur la petite colline qui est au nord d'Hoboken… Là, depuis plusieurs mois, loin du monde, je ne regarde plus la terre; mais sans cesse mes regards, tournés vers le ciel, interrogent cet espace immense dont les limites sont imperceptibles… Ah! cher, cher, si tu savais quel enivrement splendide envahit tout mon être pendant ces longues contemplations! le tourbillonnement de l'infini se répercute dans mon cerveau…

«Qui donc a parlé d'opium, de hatchich, de toutes ces drogues empoisonnées qui surexcitent le cerveau pour lui donner une jouissance fiévreuse et dont il n'a même pas la conscience nette! Moi, calme, froid, je regarde le ciel… Alors, l'hypnotisme de la profondeur sidérale s'impose à mes organes, et, dans une sorte d'immobilité cataleptique, je perçois des splendeurs innommées… Mes sens se décuplent… je vois dans ces éternités la vie des mondes qui se meut et se perpétue. Et quels mouvements! les vastes cascades de lumière, tournant sur elles-mêmes, tombant et remontant sur un cercle sans limites: les écroulements de l'éther effleurant les masses sidérales, et parfois, épouvantement de ma faiblesse en face de cette force! les anéantissant comme une balle de papier dans le fourneau d'un fondeur!

«Alors je retombe, brisé, écrasé; l'ivresse est trop violente, les ressorts de mon être ont plié sous cette pression du splendide! et la nature reprenant son empire, je m'évanouis.

«C'est pendant une de ces crises, il y a quelques jours, que se produisit le fait qui devait avoir sur mon existence une influence décisive.

«C'était dans une après-midi. Le ciel était pur; seulement, quelques vapeurs nageaient dans l'air où la lumière semblait se noyer, comme dans un lac transparent. Je regardais, et bientôt se présentèrent pour moi les splendeurs cherchées.

«L'horizon me parut un immense anneau irisé, au milieu duquel, et par couches parallèles, se mouvaient des cercles concentriques formant des ondes lumineuses et changeantes, admirablement teintées. Ces ondes se multipliaient, et toujours l'espace laissé libre par les circonférences diminuait d'étendue. Au point central resplendissait un faisceau rayonnant… Tout à coup, au foyer même de cette éblouissante symphonie de lumière, parut un être… Je ne puis le décrire, les mots me manquent. C'était la synthèse de toutes les beautés, l'éclosion de toutes les grâces; c'était l'ange, c'était l'idéale, la pensée prenant forme, le rêve s'animant… Elle me regarda; ses yeux rencontrèrent les miens… je fus comme foudroyé!

«Naturellement, lorsque je revins à moi, ma première pensée fut que cette apparition n'avait existé que dans mon imagination… Et, d'ailleurs, où pouvait vivre semblable perfection? Je m'étais assis sur la terrasse de ma maison, la tête dans mes deux mains, laissant errer mes yeux à l'aventure… Je me reposais de ces émotions en regardant la terre, quand un étrange spectacle frappa mes regards. Croirais-tu que depuis mon séjour dans cette habitation, je n'avais pas encore examiné les environs?

«Je n'ai pas besoin d'insister pour te faire comprendre que mes yeux, exercés à la vision dès ma plus tendre enfance, sont doués d'une faculté de perception infiniment supérieure à celle que possèdent les yeux des autres hommes…

«Ce que j'apercevais distinctement, ce qui me frappait d'étonnement, était, à la distance de quatre milles environ, une sorte de palais de verre, de la dimension d'un kiosque oriental; pas une parcelle de fer ni de bois ne s'apercevait. Chose curieuse, les plaques de verre sur lesquelles le soleil jetait ses rayons étincelants étaient, sans exception, de couleur violette, mais de ce violet qu'on ne trouve que dans le cristal nommé iolite.

«Le kiosque se trouvait au milieu d'un jardin dont, sans exception, les arbres, les branches et les feuilles elles-mêmes, présentaient cette même couleur; la terre, le sol, étaient violets.