R.—En effet, je crois me souvenir que je lui ai dit quelque chose comme cela. Mais vous pourrez lui demander à elle-même si jamais elle a considéré ces paroles comme une menace sérieuse. C'est là une de ces plaisanteries dont je ne prétends pas affirmer le bon goût, mais qui s'entendent tous les jours au quartier Latin.

D.—On pourrait admettre cette explication, tout étrange qu'elle paraisse, si le même fait ne s'était plusieurs fois renouvelé. N'avez-vous pas eu, quelques jours plus tard, avec cette fille, une discussion des plus violentes? Vous avez voulu frapper celle que vous appelez la Bestia?

R.—J'étais un peu gris. Elle m'aura dit quelque impertinence, genre d'aménités dont ces dames ne sont pas avares, et, n'ayant pas bien la tête à moi, j'ai voulu la corriger un peu vivement…

D.—Je vous le répète, c'était évidemment par jalousie…

R.—Je vous répète à mon tour que c'est une erreur. Jamais je n'ai de ma vie été jaloux de cette brave fille, qui était bien libre de faire ce qu'elle voulait. Est-ce que d'ailleurs je pouvais l'entretenir? Elle venait nous trouver quand elle n'avait rien de mieux à faire…

D.—Ces expressions et ces explications témoignent d'une telle absence de moralité que je vous adjure pour la dernière fois d'abandonner ce système qui, pour votre dignité personnelle, est inacceptable et répugnant…

R.—Mon Dieu, monsieur le président, je n'ai pas la moindre intention de blesser qui ce soit: je ne fais pas l'apologie de nos moeurs. Il y a évidemment là un laisser-aller regrettable, et, comme vous le dites, un manque de dignité: je suis le premier à le reconnaître. Mais, je l'avoue, j'aime mieux cent fois, en disant la vérité, m'exposer à un blâme mérité, que de donner corps, par des aveux fictifs, à une accusation monstrueuse et que je repousse de toutes mes forces…

D.—Comment expliquez-vous la présence chez vous d'une carte photographique, portrait de la fille Gangrelot, dont le visage était en partie lacéré à coups de canif?—Greffier, faites passer cette photographie à messieurs les jurés…

R.—Si j'avais eu pour la Bestia la passion que vous m'attribuez, croyez-vous donc que je l'aurais ainsi traitée?…

D.—Justement, la jalousie explique cette violence.