—Mon cher ami, reprit-il, permettez-moi de vous expliquer en quoi et pourquoi vous n'avez réalisé aucune découverte utile. Vous vous êtes basé dans vos recherches sur la seule question de sentiment. Si vous n'aviez pas assisté avec moi à ce procès, autrement dit si vous n'étiez point venu au tribunal avec cette idée préconçue qu'il fallait absolument découvrir un mystère, vous ne vous seriez pas même posé le problème. Aujourd'hui il vous faut à tout prix une solution, et c'est sur cette nécessité, que vous vous êtes forgée vous-même, que vous bâtissez un système de toutes pièces. Votre système d'aliénation mentale, à sa période d'incubation, est curieux et séduisant à première vue; dès que cette idée a surgi en vous, vous vous êtes dit: Cela pourrait être vrai, donc cela doit être vrai, donc cela est vrai. Alors vous avez élevé votre petit monument en l'adaptant à des bases de fantaisie. Comprenez-moi bien. Si dans certains faits de la cause, vous aviez vu poindre cette idée de folie; si alors, saisissant en main ce fil, si ténu qu'il parût, vous vous étiez engagé dans le labyrinthe des circonstances accessoires et que peu à peu ces points de repère se fussent rangés d'eux-mêmes sur votre route, vous conduisant insensiblement à la certitude, alors je vous dirais que vous avez raison, et je n'aurais pas assez de félicitations à vous adresser. Mais laissez-moi vous dire que vous avez agi de façon toute différente. Vous avez admis d'abord l'aliénation mentale et vous avez fait entrer l'affaire Beaujon dans votre cadre, la torturant au besoin comme sur un lit de Procuste.
Je baissai la tête, sentant toute la justesse de ces observations.
—Et en résumé, continua l'impitoyable analyste, sur quoi comptez-vous pour établir la véracité de votre hypothèse? Sur un délai lui-même hypothétique, sur une chance plus ou moins probable que la folie se développera par la réclusion, que l'accès qui se serait déjà produit se reproduirait. Mais supposez un instant que, ainsi que le fait s'est déjà présenté, l'hallucination tout accidentelle ne se renouvelle point; supposez encore que la secousse même produite par la condamnation ait amené la guérison, où en sera votre démonstration?
—Assez! m'écriai-je, je me rends.
—Vous vous rendez aussi vite que vous avez su triompher. Croyez-moi, cher ami, pas plus de découragement que d'entraînement irréfléchi…
—Laissons cela. J'ai fait un impair, comme l'on dit.
—Du moins votre erreur n'est-elle pas dangereuse et ne fera-t-elle de tort à personne. Donc ne vous désolez point, vos recherches même témoignent d'une grande volonté. Mais, comme vous le dites, laissons cela. J'ai besoin de vous.
—Je suis tout à vous, mais du moins ne me tiendrez-vous point au courant du résultat de vos recherches?
—Si fait, mais laissez-moi me livrer d'abord à ces recherches. Pourriez-vous savoir si jamais Defodon a été malade, et retrouver le médecin qui l'aurait soigné?
—C'est facile.