—Vous devriez connaître mieux les jeunes gens, me disait-il. Ils ont souvent des pudeurs inouïes, et la crainte du ridicule peut les amener à de véritables aberrations. Il y a eu querelle, ceci ne fait pas pour moi l'ombre d'un doute. Mais cette querelle procède peut-être d'un de ces mots sans importance qui échappent parfois dans la conversation, et c'est la banalité même de ce point de départ qui s'oppose à ce que Beaujon le fasse connaître. Je suis convaincu de plus qu'il n'avait pas l'intention de tuer. Dans cette courte lutte, le même accident aurait pu se produire en sens contraire; Defodon aurait pu tuer Beaujon sans plus de préméditation.
«En somme, le verdict du jury a tenu compte de ces circonstances. Si la conduite de Beaujon est satisfaisante, comme je l'espère, on lui procurera quelques adoucissements dans sa captivité. Il pourra être bibliothécaire, comptable, que sais-je? Enfin, d'ici à quelques années, on obtiendra remise d'une partie de sa peine. Croyez-moi, ne vous préoccupez plus de cette affaire. Il en est malheureusement trop qui sont plus terribles et par conséquent plus intéressantes.
Je me serais peut-être rendu à ces raisons. Le délai fixé par Maurice était sur le point d'expirer. Il ne m'avait pas donné signe de vie… Je pensais parfois qu'il n'avait absolument rien découvert, que peut-être même dès le premier jour il savait exactement à quoi s'en tenir et que seul l'amour-propre l'avait engagé à retarder cet aveu.
Mais, malgré, moi, je ne pouvais arracher ces préoccupations de mon esprit. J'étais littéralement obsédé; mon imagination me représentait Beaujon dans sa cellule, songeant à cette horrible condamnation, se demandant par quel enchaînement de circonstances la fatalité l'avait poussé dans cet abîme… J'accusais Maurice de lenteur, d'insouciance. Je voulais me persuader qu'avec ses facultés extraordinaires il aurait dû réussir plus vite et plus tôt.
Un matin, vers sept heures, on frappa à ma porte. J'ouvris précipitamment:
C'était Maurice.
Une demi-obscurité régnait dans ma chambre; je tirai les rideaux et me retournai en tendant les bras à mon ami. Mais je reculai involontairement en poussant un cri de surprise.
J'ai dans un autre récit (le Clou) esquissé la physionomie de Maurice Parent. C'était, ai-je dit, un homme d'environ trente-trois ou trente-cinq ans, de taille moyenne, mince et bien proportionné. Son visage, peu frappant à première vue, attirait bientôt l'attention par la singularité de ses yeux, dont le regard semblait avoir des propriétés toutes particulières. Ils étaient vifs, mobiles, enfoncés sous l'arcade sourcilière. Lorsqu'ils se fixaient sur un point quelconque, ou lorsque la méditation s'emparait de lui, ils déviaient sous l'influence d'un strabisme passager, si bien que les rayons des deux yeux convergeaient sur l'objet examiné. Lorsque cette attention avait pour objectif une pensée intérieure, les yeux s'immobilisaient, se pétrifiaient, se cristallisaient pour ainsi dire, et il m'eût été impossible d'expliquer comment ses regards semblaient se diriger au dedans, et non plus au dehors. Et cependant c'était bien l'impression que ses yeux me causaient alors.
Maurice était ordinairement pâle, mais d'une pâleur saine. Son teint uni avait la couleur mate et uniforme qui tient plus au grain même de l'épiderme qu'à l'état de la santé.
Mais ce matin-là, Maurice était à peine reconnaissable. Il était livide, amaigri comme un anachorète sortant de sa Thébaïde; les ombres de son visage s'accentuaient de touches de bistre; ses yeux, entourés d'un cercle noirâtre, brillaient comme ces anthracites qui ressemblent aux diamants de la nuit.