Quelle était donc la voie suivie par Maurice? Cet homme commençait à éveiller en moi une surprise profonde. Dix fois j'étais allé frapper à sa porte, dix fois il m'avait été répondu qu'il était à la campagne. Aucun de nos amis ne l'avait rencontré, il était devenu complètement invisible. Était-il absent de Paris? Pour moi je ne le croyais pas. Je comptais les jours, et l'affaire Beaujon était devenue pour moi une sorte de cauchemar. Maurice n'avait-il pas dit qu'il était innocent?

Certes, l'opinion publique est facile à contenter. Quand un homme est sous le coup d'une accusation capitale et qu'il échappe à la peine de mort, alors même qu'il est frappé d'une terrible condamnation, l'impression générale est celle-ci: Il est bien heureux de s'en tirer à ce prix.

On ne songe pas à plaindre l'homme dont la vie est perdue, qui a devant lui dix longues et mortelles années de détention, qui voit tout son avenir détruit, toutes ses espérances brisées. Il est si heureux de s'en être tiré à ce prix! Passionné pour les condamnés à mort, pour les coupables frappés d'une peine perpétuelle, le public est indifférent pour les condamnations à temps, sans réfléchir que les premières années sont aussi horribles et aussi douloureuses, quelle que soit la durée de la peine à subir. L'espérance ne vient que bien longtemps après l'épuisement du désespoir.

Par exception, le silence ne s'était pas fait immédiatement autour de l'affaire Beaujon; et ce regain de popularité était dû à l'étrangeté du personnage qui avait comparu devant les assises sous le nom de fille Gangrelot. Cette aventure l'avait mise à la mode et, pour tout dire, avait fait sa fortune. La voiture et les promenades au Bois ne s'étaient pas fait attendre; les viveurs l'avaient appelée à leurs soupers et leurs raouts; sa bêtise même faisait sa force. Elle était passée à l'état d'étoile; on parlait de son prochain engagement dans un théâtre de genre. Enfin, il ne lui manquait plus pour arriver à l'apogée de sa gloire éphémère, que le mariage obligatoire avec quelque Anglais excentrique.

L'attention avait donc été ramenée vers Beaujon, qui, on le sait, s'était immédiatement pourvu en cassation.

À la suite des accès de colère dont il avait été saisi lors de sa réintégration dans la prison, Beaujon avait été en proie à une fièvre ardente qui avait mis ses jours en danger.

À cet état avait succédé une prostration générale. On redoubla de surveillance à l'égard du condamné, auquel on supposait des idées de suicide.

Les petits journaux s'étaient emparés de la Bestia et lui avaient fait une popularité de mauvais aloi à la Nina Lassave. L'ancienne maîtresse de l'assassin Beaujon endossait quotidiennement des mots que lui attribuaient les faiseurs ordinaires. Sa bêtise, exagérée à dessein, menaçait de devenir légendaire. Elle faisait concurrence à La Palice et à Calino, ces deux types de la naïveté inintelligente.

Je notais soigneusement tous ces détails; la pensée m'était venue un instant que la Bestia pouvait fournir quelques renseignements; je l'avais surveillée, épiée. J'espérais qu'un mot lui échapperait me mettant sur la trace de quelque observation jusqu'alors négligée. Mais en vain.

Je n'avais pas cessé un seul jour de voir l'avocat de Beaujon; je lui avais fait part de mes perplexités. Mais après avoir accueilli d'abord avec complaisance mon hypothèse d'aliénation mentale, l'homme de loi était promptement revenu à sa conviction première, la culpabilité réelle, absolue, complète de Beaujon, pour accepter dans son intégrité le système de l'accusation; sans attribuer à la jalousie seule le mouvement de violence de l'assassin, l'avocat pensait qu'un motif accidentel avait donné lieu à la querelle à la suite de laquelle Defodon avait succombé.