Un instant après arriva la troisième personne. Je ne pus retenir un geste de surprise: c'était l'avocat général qui avait requis dans l'affaire.

—Monsieur, dit-il à Maurice, vous avez fait appel à mon impartialité et à mon honneur de magistrat; l'estime toute particulière que m'inspire votre caractère a fait taire en moi toute hésitation. Quelque étrange que puisse paraître cette démarche, j'ai la conviction qu'un homme de votre intelligence apprécie toute l'estime dont lui témoigne ma présence.

Comment Maurice avait-il pu décider l'avocat général et le président du jury à cette revision intime d'une affaire déjà jugée, c'est ce qu'il serait difficile de comprendre, si l'on ne tenait compte de l'ascendant extraordinaire qu'il savait prendre sur les hommes avec lesquels il se mettait en relation. Ancien employé de ministère, sans grande fortune, sans titre officiel, Maurice était partout accueilli avec la considération que méritait et que lui conciliait sa grande intelligence.

En ce moment, j'étais fier de lui, et malgré moi je ne pouvais me défendre d'un certain mouvement d'inquiétude. Je le regardai, il était calme, quoique plus pâle qu'à l'ordinaire. Mais ses yeux parlaient, vivaient, imposaient la confiance. Je lui serrai vivement la main, comme à la dérobée. Il se retourna, me regarda avec douceur, me fit un petit signe comme pour me rassurer, puis invita ses hôtes à prendre place autour de la table.

—Ah! fit tout à coup Maurice en se tournant vers moi, j'attends aussi un médecin; dès qu'il sera arrivé, tu le placeras à côté de M. Defodon père, dans l'autre chambre. Il sait ce qu'il a à faire. Maintenant, messieurs, continua-t-il en s'inclinant légèrement devant ses hôtes, je suis à vous.

Il plaça sur la table divers objets, des papiers, une petite boîte, et, assis sur le fauteuil qui s'adossait à la fenêtre:

—Messieurs, commença-t-il, il y a en ce moment, dans une cellule de prison, un homme qui a été condamné à dix années de réclusion; cet homme a failli être condamné à mort. Eh bien! je vous affirme, et vous serez bientôt de mon avis, que cet homme est absolument innocent. Loin de moi la pensée d'accuser ici ceux qui ont contribué de près ou de loin à sa condamnation; car, lorsque vous saurez la vérité, vous comprendrez qu'il était impossible à la justice de connaître les incroyables circonstances de cet accident.

Je regardai l'avocat général et le président du jury; ils ne firent pas un seul geste de protestation ni d'incrédulité. Ils attendaient.

Maurice ouvrit une petite boîte plate qui se trouvait à portée de sa main.

—Ceci, dit-il, est le portrait de Defodon fait après décès; veuillez le regarder avec soin, vous bien pénétrer des traits de cette physionomie…