XX
«… Six mois s'étaient passés. Nous nous disposions à partir pour un long voyage. Turnpike avait besoin de se distraire. La douleur s'était déjà émoussée… déjà! insulte nouvelle qui m'était faite. Car toute ma vie, à moi, appartenait à celle qui n'était plus là. Et lui, au bout de six mois, il y songeait à peine et cherchait les moyens de n'y plus songer du tout!
«Quelques jours avant notre départ, nous fûmes témoins d'une scène étrange, et si je la relate ici, c'est qu'elle provoqua de la part de mon ami une phrase à laquelle je ne pris pas garde tout d'abord, mais qui me revint en mémoire, plus tard, alors qu'approchait l'échéance terrible.
«Voici ce qui se passa. Nous nous trouvions à Lexington. Or, ce jour-là, on jugeait un grand criminel. Le crime était horrible par lui-même, mais l'esprit public était d'autant plus excité contre le coupable, qu'il appartenait à la race nègre. Sam Wretch était depuis sa naissance esclave dans la plantation de M. Timber, l'un des plus célèbres négociants du Kentucky. L'esclave avait, paraît-il, été cruellement frappé par la femme de Timber, il y avait de cela quelques dix ans. Cette femme était allée depuis cette époque en Europe. Mais son mari était mort, et avait par son testament donné la liberté à un certain nombre d'esclaves parmi lesquels Sam Wretch. Sam accepta ce bienfait avec indifférence, et, quoique libre, il resta sur la plantation. On n'y prit point garde, attribuant à la force de l'habitude cette insouciance de la liberté. Mais Sam obéissait à une pensée longuement préméditée. La veuve de Timber, avisée à Paris du décès de son mari, revint en toute hâte.
«Sam se fit désigner au nombre des esclaves qui devaient aller au-devant de l'arrivante; et au moment où elle descendit de voiture, Sam s'avança respectueusement, le dos à demi-courbé, puis, quand il fut auprès d'elle, il se redressa et levant le bras au-dessus de sa tête, d'un seul coup de son poing fermé, il assomma la femme qui tomba… morte. C'était un athlète que Sam Wretch.
«On s'empara de lui aussitôt. On ne pouvait pas croire que la femme eût succombé; lui riait en montrant ses dents blanches et disait en ricanant: «Massa est morte, elle m'avait frappé, je l'ai frappée!»
«On l'enferma dans la prison de Lexington. Puis on lui fit son procès. Quoique affranchi, ce n'en était pas moins un nègre, et la justice pouvait et devait être expéditive. Elle le comprit. Huit jours après le crime, le juge se couvrait la tête du bonnet noir, et Sam Wretch était condamné à être pendu, jusqu'à ce que mort s'ensuive.
«L'arrêt devait être exécuté le lundi suivant, et le jugement avait été rendu le mardi. C'est ce jour-là que nous étions à Lexington, pour affaires.
«On ne s'entretenait que de Sam Wretch. Une vague agitation courait dans l'air, comme un souffle de colère mal contenue… Six heures sonnèrent. Alors, du haut de la rue où se trouvait notre hôtel, nous entendîmes surgir tout à coup une rumeur vague, longue, sinistre. Il faisait nuit; mais des torches jetaient sur les maisons leur lueur jaunâtre et lugubre. Puis un cri: Lynch! lynch!
«J'avais compris. Turnpike me secoua fortement le bras. C'était la foule qui courait à la prison. Au nom de la loi de Lynch, elle allait, sans se préoccuper des délais légaux, exécuter l'arrêt de mort. La prison était à quelques yards de notre habitation. Machinalement nous descendîmes. Alors passa devant nous une trombe humaine, masse noire, d'où s'échappaient des hurlements, houle obscure que dominaient les torches, comme des langues de feu. C'était un vertige qui roulait, tout cela se poussait, se heurtait, se renversait, meute ardente, lancée à la curée de mort.