«La prison dressait sur la place ses murs muets et lugubres. Inexorable, impassible, elle gardait le prisonnier. Puis, sa façade sembla s'animer, vivre, comme ces corps corrompus sur lesquels courent des milliers de vermicules. C'étaient les hommes qui, des ongles, des poings, des haches et des pioches, s'attaquaient aux pierres immobiles. Une fenêtre s'ouvrit: le gardien parlementa. Que voulait la foule? Le prisonnier! mais il était en sûreté, et au jour dit, il subirait son châtiment! «À mort! À mort!» hurlèrent les forcenés. Le gardien, qu'on n'entendait plus, protesta du geste; puis la fenêtre se referma.

«—La porte! La porte! le feu!

«L'autorité restait neutre; mais il fallait se hâter d'agir. On entassa des broussailles devant la porte bardée de fer, puis on y mit le feu. Une épaisse fumée s'éleva devant la prison, mur contre mur. Une haute langue de flamme lécha l'édifice. Alors de l'intérieur s'élevèrent des hurlements et des imprécations. C'étaient les autres prisonniers qui croyaient, eux aussi, que la foule voulait les massacrer: «Sam Wretch! Sam Wretch!» Ils se sentirent rassurés. Seul, le misérable, effaré, se blottissait au fond de son cachot, insultant à ces murailles qui n'étaient pas assez épaisses, à ces verrous qui n'étaient pas assez forts.

«Quelques minutes après, la prison était envahie et Sam Wretch apparaissait sur le seuil, tenu par dix hommes qui le menaçaient du poing. La flamme était éteinte. Mais dans la porte béaient des ouvertures calcinées. Un homme lança sa torche au visage du malheureux, qui se rejeta en arrière…

«On l'entraîna. Il grinçait des dents et criait:

«—Voleurs! hurlait-il, voleurs de vie! J'ai sept jours, je veux sept jours. On n'a pas le droit de me tuer. Assassins! lâches!

«Mais on tirait sur ce corps condamné, et il était obligé de courir… il tomba. Quelqu'un le saisit par les cheveux et voulut le relever. Il resta à terre. Alors dix mains s'avancèrent, le prenant au buste, aux épaules, au visage. Une de ces mains glissa dans la bouche de Sam qui mordit… le doigt se déchiqueta, et la main sanglante le souffleta. C'était bizarre, ce sang rouge et frais, sur ce visage noir!

«Il était debout: il lui fallut encore courir. Nous suivions. La foule sortit de la ville, et s'arrêta à un bouquet de bois.

«La lune s'était levée, une lune radieuse, souriant ironiquement de son masque blafard à cette scène d'assassinat:

«Une corde! Une corde!» Sam entendit ce cri, son corps se tordit. Il était vigoureux, le nègre. Il luttait. Un instant, des pieds et des poings, il fit un cercle autour de lui. Une seconde, oh! rien qu'une seconde! il dut avoir l'enivrante sensation de la liberté. Mais la meute se rejeta sur lui; il sentit que tout était fini, il devint inerte. Une sorte de grondement rauque sortait de son gosier serré.