«Jouissance profonde, complète, immesurée! Le voir se tordre dans l'impuissance, désespérer avant la mort, c'est alors que le sonneur dut vivre dans la plénitude de sa haine assouvie.
«Bien curieuse aussi la vengeance de ce nègre, dans le roman d'Eugène Sue, Atar-Gull, je crois. Tenir l'ennemi là, sous ses yeux, sous sa main, l'insulter, le martyriser, et à l'heure suprême, lui cracher au visage… tandis que le monde ne sait rien, que la foule applaudit au dévouement du tortionnaire.
«J'ai lu encore le Monte-Cristo français: j'y ai noté plus d'un incident intéressant. Mais ce n'est point là de la vengeance humaine; et puis, la puissance du bourreau rapetisse la vengeance. Ce qui est vraiment beau, c'est le petit, l'humble, le mesquin, le déshérité, s'attaquant des ongles et des dents à celui qui croit le dominer, qui, jusqu'à la dernière heure, se suppose le maître… et qui n'est, à un moment décisif, que le misérable sanglotant sous la griffe de son ennemi…
«L'histoire n'est pas sans enseignements. Je n'ai point dû la négliger… J'aime la mort de Mathô, dans le livre de Flaubert. Seulement l'atrocité même du supplice va contre son but.
«—Mathô paraissait insensible; puis, tout à coup, il prit son élan et se mit à courir au hasard, en faisant avec ses lèvres le bruit des gens qui grelottent par un grand froid…»
«Il a l'ivresse de la torture, comme ces martyrs chrétiens qui, le sourire aux lèvres, chantaient sous le fer des bourreaux. Ceci est mauvais.
«L'Orient est maître en l'art des supplices, mais il ne tient pas suffisamment compte des souffrances morales. Déchiqueter un corps, c'est bien. Taillader une âme, c'est mieux. Il faut que le supplice remplisse cette double condition; il faut que des excès même s'élève, inextinguible jusqu'à la dernière seconde, la lueur d'espérance qui rafraîchit et réconforte l'âme du patient… voici ce que l'histoire m'a présenté de plus complet.
«Mathias, empereur d'Allemagne, abolit dans ses États la peine de mort. Le condamné était conduit hors de la ville et là, attaché à un poteau, les bras et les jambes liés. La tête était libre. Mais, du reste du corps, aucun mouvement n'était possible. Matin et soir, un gardien apportait la nourriture du misérable et la lui faisait prendre; on défendait l'homme contre toute attaque de bêtes fauves ou des insectes. Mais il restait là, immobile, impuissant, jusqu'à ce que cette immobilité et cette impuissance l'eussent tué…
«Si ce Mathias haïssait le condamné, il devait être heureux.