«Et c'était auprès de lui, auprès de ce prédestiné de la souffrance, que j'étudiais ces rêves effroyables. C'est en lui serrant la main que je me demandais, sentant le sang battre dans ses artères, comment j'utiliserais cette vitalité au profit de ma haine.
«Bientôt, je sus tout, dans l'art infernal des tortures; j'étudiai successivement les auges de Perse, et les tenailles de Damiens, et l'écartèlement de Ravaillac. Je fouillai les archives de l'Inquisition et vis, à Sarragosse, les débris de la vierge de fer, qu'on accouplait au condamné; je touchai les chevalets, les brodequins et les poids de l'estrapade…
«Tout cela ne me satisfaisait pas. Je résolus de me concentrer en moi-même et de demander aux surexcitations de l'ivresse la perfection du supplice.
XXV
«L'ivresse peut-elle être utilement appliquée à une question de recherches: voici ce que j'eus tout d'abord à déterminer. Si l'homme, à l'état sain, peut, grâce à une longue étude, concentrer sur un seul point toutes ses facultés, lui est-il possible de surexciter ces mêmes facultés de telle sorte que leur acuité se décuple, de donner au mécanisme intellectuel une telle force, une telle rapidité de mouvement qu'un travail extraordinaire soit accompli?
«Mon but était celui-ci: tandis que certains hommes boivent pour s'étourdir, pour oublier, je voulais, moi, boire pour me mieux souvenir, pour mieux diriger ma pensée sur le fait qui m'intéressait. Il s'agissait donc non seulement de résister à l'engourdissement qui s'empare de l'homme ivre, mais encore de transformer cet engourdissement en exaltation. Ici encore était un écueil à éviter. L'exaltation de l'ivresse est inconsciente; le plus souvent, l'homme, en état d'ébriété, oublie qui il est, ce qu'il veut, ce qu'il fait. Son intelligence, noyée dans la fumée de l'alcool, n'est plus maîtresse d'elle-même. La bête, selon l'expression d'un Français, Xavier de Maistre, domine absolument le moi. Et des actes de la bête le moi n'est plus responsable, parce qu'il en a perdu la direction. Il n'en est pas moins vrai que chez l'homme, exalté par l'ivresse, se déploie une force inconnue à lui-même, que ses muscles, que ses nerfs acquièrent une vigueur bien supérieure à celle qu'ils possédaient à l'état normal. Tel homme ivre brisera une barre de fer sur laquelle, au repos, il n'eût même pas osé porter la main. Il y a donc là preuve évidente que, par l'absorption de l'alcool, le corps humain se trouve momentanément doué d'un ressort plus énergique, que la détente des forces se fait plus violente. Et c'était de cette énergie, de cette violence artificielle que je me proposais de tirer parti.
«Mais non pas au hasard. Non pas en permettant à mon âme d'abandonner, ne fût-ce qu'un instant, la direction de ces efforts. Au contraire, je voulais que cette plénitude de forces exerçât son action principale sur le cerveau, que sous l'action de l'alcool les fibres pensantes acquissent cette vigueur et cette énergie dont je devinais le développement, et qu'alors la pensée, appliquée uniquement au sujet auquel j'avais voué ma vie, s'élançât plus vive et plus ardente sur la route qui m'était tracée. J'avais étudié la vengeance, il me restait à la rêver.
XXVI
«Voici comme je fis: j'étais resté dans un petit village du midi de la France, dont le nom importe peu. J'avais prétexté une indisposition et une grande fatigue, et Turnpike, sur mes instances, avait dû me laisser seul. Il partait pour l'Espagne; il était désespéré de ne pouvoir m'emmener avec lui. Mais je résistai, il fallait que je fusse seul, il fallait que je pusse étudier sur moi-même, sans qu'un témoin indiscret pût me voir ni m'entendre, les effets du vin ou de l'eau-de-vie. Je ne savais pas encore si, dans cet état intermédiaire entre la raison et la folie, je pouvais rester assez maître de moi-même pour ne point laisser échapper mon secret.
Enfin, un soir, la tête libre, le coeur ferme, je m'enfermai dans ma chambre: j'avais devant moi six bouteilles d'un cru que j'avais choisi entre tous, le Clos-Rondet[1]. Vin léger, d'un rouge pâle, coulant net et sec, tamisant la lumière en rayons roses. Au goût, un peu âpre en touchant le palais, mais d'un bouquet s'épanouissant tout à coup comme une fleur qui s'ouvre.