J'étais debout, la chambre avait été dégarnie de meubles; je pouvais avoir besoin de mouvement. Les murs étaient couverts de tapisserie. Il fallait que je pusse bondir, tomber, me rouler sur le sol… c'était dans l'accès même que l'idée de la vengeance-type devait surgir.
Je bus.
Mêmes effets d'abord qu'avec le vin. Un engourdissement, le bourdonnement aux oreilles. Cependant la bouche était brûlante, la langue se séchait, la gorge se crispait sous le liquide. Mais la tête était libre, l'intelligence vivace, l'oreille nette, le bruit du timbre lui parvenait clair et régulier.
Je bus encore. Ce fut une étrange sensation. Il me sembla que sur les parois de ma poitrine, le liquide coulait en rapides gouttelettes, traçant dans la chair vive un sillon corrosif. Ce fut une douleur, et malgré moi je portai les mains à mon cou. Un hoquet convulsif contractait mon gosier… le monstre eau-de-vie posait sa main de fer sur mon être tout entier.
Après, je ne sus plus rien. Je buvais cependant, et vaguement, je regardais avec hébétement ma main qui allait de la bouteille au verre et portait le verre à mes lèvres. Je ne savais plus où était tout cela et de ma main tremblotante, j'étais obligé de chercher sur la table le flacon qui me fuyait… Puis je tournai sur moi-même. Il me semblait ne plus rien entendre. Le timbre se serait-il arrêté?
Non, tout à coup… bien loin, comme si quelque forgeron inconnu eût battu son enclume à une lieue de moi, je perçus le glas… mais si faiblement, si faiblement que je ne compris pas tout d'abord d'où venait ce bruit. Tous les sons me parvenaient-ils? Je ne le crois pas. Car, il me paraissait que de longues, bien longues minutes se passaient. Le temps se doublait, comme l'espace qui me séparait du son.
Et le moi physique était dans un tel état de fatigue et de surexcitation, que l'âme restait sourde, muette, sans pensée, sans dessein… Je bus encore.
«Alors il se fit en moi comme un déchirement. Quelque chose comme une écorce fut arrachée de mon cerveau. Tout mon être sortit de la chape de plomb qui l'écrasait, comme les damnés du Dante… je voyais, j'entendais clairement, librement. Je voyais plus juste et plus loin qu'à l'état sain, les murs s'étaient reculés. J'entendais plus précipité le tintement du timbre; évidemment, ce n'étaient plus deux minutes qui s'écoulaient entre les sons. À peine quelques secondes. Bôm! Bôm! Bôm! Et ce n'était plus sur le bronze que frappait le marteau, mais là, sur mon crâne, et les effluves de l'eau-de-vie, montant violemment, frappent en dedans mon crâne, qui s'ébranle sous cette double pression…
Je tourne sur moi-même. Pourquoi? je ne le sais pas. Je suis quelque chose qui m'échappe sans cesse dans un mouvement giratoire. Du reste, mes pieds ne touchent pas la terre… Oh! non, je ne sens pas le sol, je ne pèse point sur le parquet… Je marche sur de l'étoupe qui s'enfonce sous moi. Sorte d'enlisement. Je veux retirer mes jambes de ce terrain mouvant… et mes pieds sont trop lourds… je trébuche et je tombe.
Immobilité! apaisement! je ne sens plus, je ne vois plus, je suis tué… non, le glas retentit à mes oreilles. Le glas! oh! je sais ce que cela veut dire! La vengeance! la vengeance! Il me faut trouver des moyens ignorés, des tortures inconnues… C'est là ce que je cherche, c'est pour cela que j'ai bu de l'eau-de-vie… c'est pour cela que je suis effroyablement ivre…