Effroyablement, oui. Car ici commence la vision effroyable. J'ai fermé les yeux pour me recueillir. Ce n'est plus du sang qui coule dans mes veines, c'est du feu… du feu! du feu partout! la flamme m'environne, elle brûle mes yeux, ma tête, ma poitrine… d'immenses vagues de flammes m'entourent et m'emprisonnent; elles ont la couleur de l'eau-de-vie.
De leurs langues jaunâtres, elles me lèchent et me happent. Et le timbre, le timbre! Bôm! Bôm! Vengeance! Oui, c'est cela, voici que du milieu de ces flammes sortent des bras hideux qui se terminent par des fourches de fer, des tridents rougis… Comme cela trouerait bien des chairs et déchirerait hideusement un corps humain… Puis des roues à dents aiguës qui tournent, tournent avec une rapidité vertigineuse, emportant aux angles de leurs crocs des lambeaux pantelants,.. Puis d'énormes moutons de fonte qui se soulèvent, se suspendent un instant dans l'air et tombent, se relèvent et retombent… sur quelque chose de spongieux comme la chair humaine. C'est un clapotement… il doit y avoir bien du sang qui coule sous cette pression énorme!
Et la flamme tourbillonne sans cesse. Elle a des lames acérées et des pointes qui déchirent… Je suis au milieu de tout cet arsenal de tortionnaire… S'il m'allait toucher, si l'un de ces engins diaboliques effleurait mon corps… J'ai peur… et je bois pour n'avoir plus peur. Et j'entends le glas: Bôm! Bôm!
Ah! que n'est-il là! je le jetterais vivant dans ces engrenages qui se croisent, et je le retiendrais pour que le déchirement ne se fît pas trop vite… Oui, c'est là la torture, c'est là la mort horrible que je n'ai pas entrevue dans mes rêves.
Un dernier verre: je me dresse, raide, automatique… et de toute ma hauteur je tombe sur le parquet.
Nuit horrible! Délire inutile! Comme le vin, l'eau-de-vie a été muette… J'ai menti tout à l'heure: non, il n'y a pas une seule de ces tortures que je n'aie rêvée…
Et ce n'est point cela qu'il me faut!
L'ivresse ne serait-elle pas la vraie conseillère de l'horrible! Si fait! Il reste encore une tentative à faire.
XXVIII
C'est une étrange chose, en vérité, que cette chasse à l'horrible, dans laquelle le gibier fuit sans cesse devant moi sans que je le puisse atteindre. Et cependant, il le faut. Oh! dois-je encore me rappeler les horribles souffrances que cet homme m'a fait endurer? Faut-il me souvenir de ce que je suis et de ce que j'aurais pu être si elle m'avait aimé, moi. Et pourquoi ne m'a-t-elle pas aimé? En vérité, la question vaut qu'on l'étudie. Elle ne m'a pas aimé, parce que lui s'était emparé d'elle, et que, jaloux de ce trésor, dont il ne comprenait pas la richesse, il s'est hâté de mettre entre lui et moi une barrière infranchissable… Mais après qu'il l'eût seulement regardée, après qu'il eût murmuré à son oreille les premiers mots d'amour, est-ce que le vol n'était pas consommé… est-ce que, dès lors, je n'étais pas trahi? Lui disait qu'il m'aimait. Mensonge! Aimer un ami, c'est s'identifier tellement à lui que l'on ressent en soi-même les impressions qu'il ressentirait lui-même, non pas égoïstement, mais à son profit. Lorsqu'il la vit pour la première fois, est-ce qu'il n'aurait pas dû comprendre qu'il avait devant les yeux un dépôt sacré, sorte de fidéicommis qui m'appartenait et me devait être restitué…