Il n'a pas fait cela… il m'a volé, volé sciemment, avec préméditation; il ne peut exciper de son ignorance; puisqu'il se dit mon ami, il devait sentir mon âme palpiter dans la sienne… il a feint de ne rien voir, de ne rien comprendre, il a été mon assassin et je l'épargnerais! Non, non, je veux qu'il souffre, je veux qu'il crie, je veux qu'il sache bien que ces tortures viennent de moi…

L'heure est propice. Jamais il n'a été plus heureux, le temps a effacé sur son coeur la dernière ride du regret, et même, me disait-il naguère encore, il trouve une certaine jouissance à réveiller l'amertume de ses souvenirs. Il est plus riche que jamais: tout lui a réussi. Ses découvertes industrielles ont eu un immense retentissement, il est estimé, honoré… Bonheur complet. Oui, mais nul ne voit dans l'ombre l'ennemi qui veille, silencieux, implacable, l'ennemi dont la haine grandit de toute l'étendue de son bonheur, à lui, et qui ressent une joie âpre à se répéter tout bas: Quand je le voudrai, tombera ce bonheur, tombera tout cet échafaudage d'orgueil.

Mais comment? Comment? Le moyen d'assouvir ma haine! Je ne le vois pas, je ne le pressens pas, je ne le devine pas.

XXIX

Engourdissement délicieux! Plénitude de l'être adorablement ressentie! Toutes les forces de mon organisme se sont voluptueusement épanouies… Je rêve et il me semble que ce rêve est la vie. Je n'oublie rien, non, mais je sens que la satisfaction infinie de mon désir est proche… J'entends des voix qui me parlent, non des voix haineuses et enfiévrées; leur accent est plein d'encouragement et de promesses…

Et dans ma tête tourne une ronde, tressés de robes blanches et de paillettes d'argent… tout est pur, tout est serein. Je me sens pénétré d'un indicible repos.

Salut à toi, liqueur bénie, qui m'a rendu à moi-même; salut, antidote de la douleur, salut, absinthe émeraudée, dont les premières gouttes ont ouvert le calice de mon âme, comme la perle de rosée tombant sur la fleur endolorie.

Tu es venue à mon appel, fée à la robe verte; tu m'as souri de tes lèvres pâles, mais que seul a pâlies le baiser. Tu n'es pas la vierge froide qui se détourne, honteuse et rougissante, ignorant et le bonheur qui l'attend et les joies qu'elle peut donner… Non, je te reconnais, tu es la sibylle ardente qui a épuisé toutes les coupes, énervé toutes les vigueurs, mordu à toutes les grappes, et qui, jamais lasse, retrouve une force toujours nouvelle pour étreindre l'amant qui l'adore… D'autres diront peut-être que tes joues sont flétries et ton front sans fraîcheur; moi, j'y retrouve la trace de brûlures enfiévrées… C'est la passion inextinguible qui a blanchi ton teint et serré tes lèvres, et dans tes yeux dont l'atonie promet l'éclair, comme le nuage sombre que va tout à l'heure transpercer la foudre, je lis toutes les ardeurs endormies… Viens, pythonisse de l'amour, tu dois connaître des secrets ignorés; oui, tu sais des mots que nulle oreille humaine n'a entendus… tu es la reine, tu es le démon, tu es Smarra-Cauchemar, accroupie sur la poitrine de l'homme endormi, et te penchant à son oreille, tu prononces des paroles dont le son est si étrange que nul, à son réveil, ne s'en est jamais souvenu.

Salut! je t'appelle, je te veux, je t'adore! À moi, ce verre à demi plein d'absinthe, et quand j'y trempe mes lèvres, je sens que je m'abîme tout entier dans ce baiser d'amour…

Merci! Maintenant la scène change… Tu t'es élancée devant moi, souple et bondissante; tu m'as entouré des plis de ton écharpe, et je me sens emporté avec toi à travers les espaces immenses… Tantôt nous perçons le ciel au-dessus des plus hautes cimes; tantôt, nous précipitant dans les abîmes insondés, nous roulons à travers l'infini sans limite… Où sommes-nous? Je vois des portiques énormes, soutenus par des colonnades, tressées de filigranes d'or… ce sont des lignes si fines, si fines que l'oeil en peut à peine suivre les contours… et les arches d'or succèdent et se superposent aux arches d'argent étincelant… De toutes parts surgissent des flèches, qui semblent de diamant et autour desquelles s'enroulent, gracieuses et vaporeuses, des bannières ensoleillées… éclatement de lumière, tourbillon de splendeur… au fond, une roue faite de rayons, et tournant avec une rapidité stupéfiante… puis ces rayons prennent un corps; incarnations de clarté, je vois des femmes qui, les pieds au centre de la roue, tendent en avant leurs bras enguirlandés… des fleurs tombent, fleurs étoilées, pluie de rubis et de saphirs… puis la fleur se fane… rien!… il reste encore sur l'arbuste des feuilles d'un vert étincelant… elles jaunissent. Non… ceci n'est pas l'effet de l'automne! Que se passe-t-il donc?