Encore un verre. À moi, fée adorable! Me voici, répond sa voix. Mais elle est devenue plus pâle, son regard est sinistre maintenant, elle se dresse devant moi, elle me touche, elle lève les mains… des mains? non pas, ce sont des branches. Terreur! tout le corps se fond en une teinte noirâtre… je touche sa robe… non, c'est une écorce! Qu'est ceci? la fée s'est faite arbre…! Oui, voilà bien dans la nuit un arbre immense dont les racines s'accrochent au sol et dont les branches déchirent le ciel… Il fait nuit! la lune blafarde laisse filtrer sa lueur agonisante.
Il y a quelque chose au bout de cette branche… cela pend, cela est noir… c'est un corps humain… Ah! je me souviens! le nègre! le nègre! Oui, j'entends les clameurs du peuple qui, d'en bas, jette des cris de haine et grince des dents… la loi de Lynch! Je me souviens! Pourquoi m'as-tu jeté devant les yeux ce sinistre gibet?…
Quelqu'un est auprès de moi… je ne le vois pas. Mais ce doit être lui. Il me semble que l'arbre du pendu a un visage et me regarde en ricanant… Une de ses branches se fait bras et me montre l'homme qui m'accompagne… pourquoi? Je n'ose le regarder, mais je sens son bras sur le mien; il m'entraîne et en m'entraînant me dit:
—Mais s'il n'était pas mort!… si on l'enterrait vivant?
L'arbre ricane plus fort… des bouches s'ouvrent à toutes ses branches et répètent deux mots:
—Enterré vivant! enterré vivant!
XXX
C'est dans trois mois que seront écoulés les dix ans que je lui ai accordés.
Ainsi, il y a neuf ans et neuf mois que le crime a été commis. Je me regarde et je suis étonné de constater combien peu j'ai changé. Pas une ride, pas un cheveu blanc. C'est que je n'ai pas vécu; je me suis renfermé dans ma haine comme dans une forteresse inattaquable… Seule, ma tête a vieilli: le cerveau a tant travaillé! Quels efforts et quelles recherches! Mais tout cela est oublié, tout cela s'est évanoui. Il me semble que ces dix années ont passé comme une heure, et je me retrouve au lendemain de cette nuit terrible… cette nuit où elle est devenue sa femme.
Ma haine a-t-elle diminué, s'est-elle amortie? Non, oh! non. Je la sens vivace, jeune. Elle n'a pas grandi, elle ne le pouvait pas. En vérité, je suis heureux de me retrouver face à face avec le passé. Je n'ai pas faibli, et l'homme d'aujourd'hui est digne de venger les injures de l'homme d'autrefois.