Quant à lui, je le retrouve après dix années plus fort, plus vigoureux; cette nature s'est épanouie dans la vie; l'activité a aidé à son double développement moral et physique. Il est véritablement beau, sa chevelure noire s'est rayée de quelques lignes d'argent… Il est revenu d'un long voyage, il est devant moi, accoudé sur une table. La lune éclaire en plein son visage; il consulte et classe les notes recueillies; ses traits sont calmes, nets, bien dessinés. Jamais je ne l'ai si bien regardé… Il lève les yeux vers moi, il me sourit, puis il prend la parole et m'explique ses plans, me raconte ses projets.

Ses projets! Va, parle, songe à l'avenir, songe aux années qui vont suivre… Tu ne vois pas, sur ta route heureuse, la pierre à laquelle ton pied trébuchera; tu ne distingues pas la fosse béante dans laquelle tu seras précipité… par moi, à qui tu souris, que tu aimes, par moi, qui te hais!…

Admirable chose, en vérité, que de savoir ainsi attacher un masque sur son visage! Comment se peut-il faire que mon oeil ne trahisse pas la pensée intime de mon cerveau? que cet oeil soit calme alors que l'idée bouillonne dans mon crâne?

Trois mois! trois mois encore! et tout sera fini. L'échéance fatale approche. Le jour est fixé où je te présenterai la traite que j'ai tirée sur ta vie. Et il te faudra payer sans délai, sans retard possible.

XXXI

J'ai trouvé le moyen, reste à préparer l'exécution. J'ai bien raisonné. Du reste, l'expiation ne sera pas au-dessous du crime. Elle sera complète, odieuse, effroyable. Oh! je n'ai rien négligé, il souffrira autant qu'il m'a fait souffrir… il mourra… mais comme je comprends que meure l'ennemi. Il se verra, il se sentira mourir longuement. Ce ne sera pas un passage brusque de la plénitude de l'existence à l'inanité du néant, du jour splendide à la nuit muette.

Il mourra… Mais j'y songe, sa disparition n'étonnera-t-elle pas ses amis, tous ceux qui s'intéressent à lui?… j'ai dit sa disparition et je me comprends. Il faut que je les prépare peu à peu à cette pensée, il faut que lui-même me serve d'interprète auprès d'eux…

Comment agir? N'oublions pas ce détail, un jour on le verra plein de vie, plein de santé, souriant… vivant pour tout dire, puis tout à coup, il sera sous les yeux de tous à l'état de cadavre, immobile, insensible. La mort subite étonne toujours, il ne faut pas qu'elle étonne…

Ah! j'ai trouvé.

XXXII