L'homme, affolé par le virus propriétaire, en est arrivé à ce degré d'erreur qu'il admet le droit de propriété d'un être sur un autre être, de l'homme sur la femme, de la femme sur l'homme; et la Société défend l'union de ces deux êtres si n'est intervenu un pacte de vente et d'achat, qu'elle appelle contrat de mariage. Et de ceux qui l'ont signé, chacun devient le propriétaire de l'autre, avec interdiction sous peine de prison—et même de mort—contre celui qui prétend rester maître de sa personne, de sa chair, de son cœur.

En dehors même du mariage, l'amant s'affirme le maître de sa maîtresse et la tue si, lasse de lui, elle entend se donner à un autre; la maîtresse poignarde ou défigure celui qui l'abandonne.

La Société nouvelle, te dira-t-on, sera impuissante contre les crimes passionnels. Non, Camarade. Elle les atténuera, jusqu'au jour où ils disparaîtront tout à fait. Comment? En proclamant le principe de la liberté dans l'amour comme dans les autres actes de la vie.

C'est l'esprit d'égoïsme, exploité par les religions, qui a souillé les manifestations de l'amour en les entourant d'on ne sait quelle apparence repoussante d'indécence et d'obscénité; dès que l'amour ne sera plus classé au nombre des choses défendues, le prurit malsain que les prohibitions développent et surexcitent diminuera de lui-même, et l'amour redeviendra ce qu'il aurait dû toujours être, l'exercice normal d'une faculté légitime. Les enfants ne seront plus la propriété des parents—qui ont déguisé leur tyrannie sous le nom de droit paternel, maternel, familial,—mais seront les membres de la collectivité et par conséquent investis, de par leur naissance même, du droit absolu à la vie, à la richesse, au bien-être universels.

Il n'est pas une seule des bases—c'est le mot consacré—de la Société qui ne soit étayée sur un tuf d'illusion ou de mensonge.

Ne te dissimule pas qu'à les saper on court des risques; les uns, par conservatisme intéressé, les autres par incompréhension les défendent avec acharnement, avec brutalité.

Prêtres, soldats, magistrats sont au service de ces ennemis de la vérité, jusqu'ici tout-puissants. Demande-toi si tu possèdes l'énergie nécessaire pour leur tenir tête; garde-toi cependant de toute rodomontade. Sois froid, sois calme, sache ce que tu veux et ce que tu fais. Défie-toi de la fausse poésie de l'agitation stérile. Sois précis dans tes desseins et dans tes actes. Que tes résolutions, si tu en as à prendre quelqu'une, soit le résultat si net de tes méditations que rien ne t'en puisse détourner; garde-toi de l'enthousiasme qui n'est le plus souvent qu'une fièvre.

Libertaire, sois libre de passions, sois l'égal de ta raison.

Travaille pour toi-même en travaillant pour tous.