Je ne te dis pas ce qui sera—car c'est là le secret de l'avenir et nul aujourd'hui ne peut, sans ridicule forfanterie, prévoir la forme des Sociétés futures—mais ce que tu dois être toi-même, pour que le progrès nécessaire se réalise.

En tout temps, en tout lieu, soit le négateur de l'autorité: donc garde-toi bien toi-même d'être autoritaire. Sache vivre avec tes semblables sans désir de domination; sois d'âme solidaire, communiste, libertaire et prêche d'exemple en toutes les circonstances de la vie.

Étant obligé de vivre dans un milieu où toutes les idées de justice sont bafouées, ou tout au moins tenues pour négligeables, ne perds pas une seule occasion de rappeler ce qui devrait être à la place de ce qui est.

Te connaissant d'esprit moyen, mais de bon vouloir complet, je ne te demande ni l'héroïsme ni le martyre. Débats-toi comme tu le pourras pour vivre ta maigre vie, mais en même temps agis en homme qui sait ce qu'il fait, pourquoi il le fait et qui guette toutes les occasions de se libérer du carcan social, en aidant les autres à s'en libérer avec lui.

Surtout ne croie pas à ta supériorité, répète-toi cent fois le jour que tu n'es qu'un apprenti de l'atelier social et que les progrès se réaliseront non par un individu, mais par le groupe sans cesse plus étendu.

Cherche toute ta vie et ne suppose jamais que tu as trouvé; ennemi de toute autorité, n'en crée pas une au dedans de toi-même, car celle-là est la plus tyranique et la plus dangereuse.

Écoute tout, même des plus sots ou des plus criminels, il y a toujours quelque chose à apprendre, ne fut-ce que par le conflit avec la réalité.

Je conclus, cher Camarade, en te recommandant de ne pas te laisser aller à considérer ce petit manuel comme un évangile. On est beaucoup trop disposé à attribuer à la lettre imprimée un caractère en quelque sorte sacré.