Donc, mon jeune Camarade, commence par t'interroger, demande-toi si tu te sens prêt à subir toutes les avanies, toutes les persécutions, sans te décourager et sans reculer.

Sache bien que pour vouloir le bonheur d'autrui, tu seras traité en ennemi, en paria, tu seras mis au ban de toutes les civilisations, tu seras chassé de frontière en frontière jusqu'au moment où des exaspérés t'abattront comme bête puante.

Si au contraire tu suis les errements ordinaires, si, t'emparant de toutes les armes matérielles et immorales que la civilisation a forgées, tu te jettes résolument dans la vie dite normale, si tu essaies d'écraser les autres pour te faire un piédestal de leurs corps, si tu parviens à ruiner, à affamer le plus d'êtres humains possibles pour te constituer de leurs dépouilles une fortune opulente, si tu prends pour objectif glorieux la guerre des hommes contre les hommes, si tu rêves victoire, gloire et domination, si tu rejettes tout scrupule, tout enseignement de conscience, si tu pars de ce principe: «Chacun pour soi!» et que tu le développes jusqu'à parfaites conclusions...

Alors tu deviendras riche—en face de la misère des autres—puissant par l'abaissement et l'humiliation de tes congénères, tu jouiras de leurs souffrances et vivras de leur mort, tu collectionneras les titres, les privilèges, tu te chamarreras de décorations et tes complices te feront de splendides funérailles...

Seulement tu seras un égoïste, un méchant, un véritable criminel...

Justement le contraire de ce qu'est et ce que doit-être un libertaire.

Car le libertaire est un juste, c'est-à-dire un homme qui est au-dessus et en dehors de la Société, qui ne se paie pas des mots mensongers d'honneur et de vertu, banalités qu'inventèrent les civilisés pour dissimuler leurs tares et leurs vices, qui renie tous les faux enseignements des philosophes menteurs et des théoriciens hypocrites, qui n'accepte aucun compromis, aucun marché, aucune concession, qui en un mot veut la justice, la seule justice, pour lui-même et pour tous, contre tous et contre lui-même.

Défie-toi de toi-même, Camarade. Voici pourquoi.

Tu es venu sur cette terre avec les instincts de l'animalité dont tu procèdes; tu descends d'êtres brutaux, ignorants, violents et ton atavisme est fait de brutalité.