C'est là un de ces préceptes qui provoquent les haussements d'épaules des philosophes sociaux; il semble que le bonheur individuel suffise à satisfaire toutes les aspirations humaines. Meurent les autres, pourvu que je vive.

Le raisonnement est à la fois inique et absurde.

Le malheur des uns constitue toujours un danger et une menace pour les autres; une situation déséquilibrée est génératrice de réaction et l'être le plus profondément, le plus insolemment égoïste doit compter avec les revanches possibles et les retours offensifs des déshérités.

D'où une perpétuelle inquiétude, une sensation d'instabilité qui gâte la jouissance...

Sans parler du sentiment de compassion dont on cherche à se défendre par la charité mais qui subsiste au fond des consciences les plus fermées en apparence aux émotions généreuses.

En réalité, dans l'état social actuel, nul ne peut, en parfaite sincérité, se tenir pour sûr du lendemain; la lutte quotidienne produit de terribles jeux de bascule et les plus hauts placés sont à la merci des chutes les plus profondes.

Le libertaire veut un état social où l'envie, la jalousie, les pensées de reprise n'aient plus de place, c'est-à-dire où tous, vivant dans la plénitude de leur liberté, dans l'épanouissement total de leurs facultés, dans la satisfaction intégrale de leurs besoins, n'aient plus à se disputer les uns aux autres les moyens de vivre.

Ceci, cher Camarade, est l'antithèse absolue des doctrines autoritaires et religieuses.

L'autorité n'est établie que pour sauvegarder, défendre et perpétuer les inégalités sociales; la législation propriétaire, l'armée, la police, la magistrature, les codes et les règlements n'ont été instituées que pour cautionner l'état de déséquilibre qui a été imposé aux hommes par la Société, pour enchaîner la liberté des uns au profit de celle des autres, pour éterniser les mesures de spoliation qui ont créé la misère du plus grand nombre.

D'où cette conclusion que le libertaire, ne s'arrêtant à aucune considération de tradition, entend modifier de fond en comble le système social en détruisant ces bases iniques qui s'appellent l'autorité et la propriété, les autres réformes venant ensuite par surcroît en vertu de conséquences inéluctables.