Ainsi c'était bien elle qui était morte! Jamais je n'avais ressenti heurt plus douloureux. Sa brutalité m'avait littéralement suffoqué, et des larmes tombèrent de mes yeux.

—Je vois que Monsieur est un ami, reprit l'hôte. Je n'aurais peut-être pas dû lui dire la chose tout nettement, mais Monsieur l'aurait bien vite apprise. Est-ce qu'il faut toujours commander la voiture?

—Certes, m'écriai-je, et pourquoi non? Est-ce quand nos amis sont dans la douleur qu'il les faut abandonner? Ah! plût à Dieu que je fusse revenu plus tôt, j'aurais peut-être empêché cet horrible malheur!

—C'est douteux, Monsieur, car la petite dame était bien malade. Je dois dire aussi que M. Paul l'a soignée! Ah! tenez, c'était beau et douloureux en même temps… jamais il ne la quittait, et, quand ils se promenaient, lui la soutenant, vrai, on aurait dit qu'il la buvait des yeux! Il l'aimait bien, allez! Aussi on comprend son désespoir. Depuis le jour où on a porté la pauvre dame en terre, avec tout le pays derrière—et des vraies pleurs comme les vôtres de tout à l'heure—M. Paul s'est enfermé chez lui, et plus jamais—vous entendez—plus jamais il n'est sorti de Pierre-Sèche…

Les détails étaient navrants. Paul vivait seul dans ce château qui, disait-on, serait son tombeau—comme il avait été celui de sa chère femme. Il n'avait avec lui qu'un vieux domestique qui, lui aussi—c'était l'expression de l'aubergiste—filait un mauvais coton.

Et puis… et puis il y avait autre chose.

J'eus quelque peine à obtenir de mon interlocuteur qu'il s'expliquât plus clairement: de fait, cela lui était assez difficile. Naturellement, partout où la mort passe, elle laisse un sillage d'effroi. Voilà que des bruits étranges s'étaient répandus dans le pays: on parlait de lumières fantastiques apparaissant la nuit aux fenêtres du château. Une femme qui avait été engagée pour des services d'intérieur s'était refusée à revenir, déclarant qu'elle ne rentrerait pas dans une maison que hantaient des revenants.

Oh! l'aubergiste ne croyait pas un mot de ces folies. Mais peut-on empêcher le monde de parler? Aussi n'était-il pas bizarre qu'un homme de l'âge de Paul se cloitrât ainsi? Il s'était absolument refusé à recevoir personne, même des gens bien intentionnés qui auraient voulu lui apporter des consolations. La porte leur était restée impitoyablement fermée. Le vieux Jean—c'était le nom du domestique que je connaissais bien—bousculait les gens d'un air égaré. C'était à croire que lui-même devenait fou!

—Enfin, Monsieur, continuait le brave homme, si vous voulez entrer dans ce château de malheur, je crois que vous en serez pour votre peine.

—J'essaierai quand même, repartis-je.