Victoire! Je ne m'étais pas trompé. L'homme dévala rapidement, atteignit le petit pont, arriva à la grille et me dit:
—Vous! c'est bien vous! Ah! quel hasard! mon Dieu, pourquoi n'êtes-vous pas venu plus tôt?
—Tôt ou tard, répliquai-je, me voici. Ouvre cette porte, mon brave, et, si je puis rendre ici quelque service, tu sais que l'on peut compter sur moi.
Jean était un vieillard, presque septuagénaire, maigre et voûté. De la main, il me fit signe de modérer les éclats de ma voix.
—Écoutez, me dit-il, j'ai l'ordre formel, absolu, de ne jamais laisser entrer personne. Mais vous, c'est autre chose, je prends sur moi de violer ma consigne. Seulement promettez-moi de m'obéir… oui, oui, je dis de m'obéir. Il y a eu de la mort ici, et je ne suis pas sûr qu'il n'y en ait plus…
L'accent du bonhomme respirait une émotion profonde. Je fis de mon mieux pour lui donner confiance, la grille s'ouvrit et j'entrai.
—Voyez-vous, reprit-il, avant tout il faut que je vous parle: j'ai beaucoup, beaucoup de choses à vous dire. Vous êtes plus savant que moi, vous comprendrez peut-être. Moi, j'ai bien peur que mon pauvre maître ait la cervelle détraquée… Pas par là, fit-il brusquement au pied du château, il ne faut pas qu'il vous voie. S'il se doutait que vous êtes ici, peut-être qu'il s'enfuirait. Suivez-moi; dans un instant, nous allons être tranquilles.
Il prenait les plus grandes précautions pour ne faire aucun bruit, et je l'imitai. Nous atteignîmes une petite porte, seule ouverture sur la façade de l'Ouest, et nous nous trouvâmes dans une sorte d'office, de fruitier plutôt. La nuit était presque complète.
—Asseyez-vous, me dit Jean. Je vous demande pardon de vous recevoir ainsi, mais il le faut… il le faut, répéta-t-il en secouant la tête. Je vais voir si tout est en ordre et surtout… s'il ne se doute de rien.
J'étais impatient: après tout, je connaissais assez mon ami Paul pour ne rien redouter d'une première entrevue. Dût-il avoir en me revoyant une crise de désespoir, je prendrais sur lui l'empire nécessaire, et même cette explosion, trop longtemps contenue, lui serait salutaire.