Jean revint bientôt.
—Monsieur ne s'est aperçu de rien. Il est dans son cabinet, comme toujours à cette heure. En voilà pour jusqu'à demain matin. Nous sommes seuls, bien seuls, nous pouvons causer. Tenez, je me demande maintenant si vous avez bien fait de venir.
—Que j'aie eu tort ou raison, repris-je assez vivement, c'est ce qu'il sera temps d'examiner lorsque je t'aurai entendu; dès maintenant, je puis t'affirmer que je saurai bien soustraire Paul à cette abominable tristesse.
Nous étions dans l'ombre, et je distinguais à peine la physionomie du vieux Jean. Pourtant je le vis se redresser avec un sursaut de surprise:
—Triste! fit-il. Qui vous a dit que M. Paul fût triste?
—N'est-ce pas naturel après l'affreux malheur qui l'a frappé!
—Ah oui!… eh bien non! ce n'est pas ça, vous n'y êtes pas, mais du tout. Attendez que je fasse de la lumière. Je ne suis pas poltron, ayant été soldat, mais—ici—je n'aime pas rester dans la nuit.
Je commençais à me demander si le vieillard avait lui-même son bon sens et si, en me parlant du cerveau détraqué de son maître, il ne lui attribuait pas sa propre faiblesse d'esprit.
La lampe allumée, je le regardai: il était très robuste. Les traits jadis grossiers s'étaient affinés sous la patine de l'âge; les yeux étaient clairs, très droits.
—Voyons, mon brave, lui dis-je avec rondeur, ni toi ni moi ne sommes des enfants, nous savons ce que sont les douleurs humaines et combien elles peuvent troubler les âmes les mieux organisées. Vous menez ici une vie solitaire qui n'est pas faite pour vous éclaircir les idées. Moi j'arrive la tête fraîche et l'intellect bien équilibré. Dis-moi ce qui se passe, après quoi j'aviserai.