Jean s'était assis en face de moi, sans façon, les mains sur les genoux.

—Oui, Monsieur, je vous connais pour un homme de sens, de coeur aussi; sans cela, vous ne seriez pas entré. Mais il y a ici des choses dont vous ne pouvez pas avoir idée, et vous n'aurez besogne si aisée que vous le croyez; ça ne m'étonnerait même pas que vous repartiez sans l'avoir essayée.

—Allons donc, Paul est vivant, c'est le principal. Est-il malade, nous le guérirons; est-il fou…

—Ne faites donc pas de suppositions, laissez-moi tout vous raconter. Ne m'interrompez pas, j'ai déjà assez de peine à assembler tout ça dans ma tête…

Le meilleur moyen d'en finir était de le laisser parler à sa guise.

Je me tins coi.

Des premiers temps du mariage, il ne m'apprit rien qui me surprît. Virginie adorait son mari, dans la saine et profonde acception du mot. Il lui rendait cette affection avec une nuance très accentuée de domination aimante, absorbante aussi. Ces deux êtres étaient l'un pour l'autre tout l'univers. Leur entente était si parfaite, il y avait adaptation si complète de leurs deux natures, qu'à vrai dire—c'était le mot de Jean—ils ne faisaient qu'un à eux deux. L'intimité de leurs consciences rendait presque inutile l'emploi des paroles. On les voyait pendant de longues heures se contempler sans dire un mot.

—On aurait dit qu'ils ne parlaient pas, continuait Jean, mais je suis sûr qu'ils causaient; ils s'entendaient en dedans. Bien souvent madame me donnait un ordre qui venait de monsieur, j'en étais sûr, et pourtant il ne lui avait rien dit, elle l'entendait penser.

Ce qui ressortait de ces observations, plus subtiles que je ne les eusse attendues d'un ignorant, c'est que Virginie avait abdiqué toute volonté et toute initiative. L'amour avait produit ce phénomène que son individualité s'était fondue en celle de Paul.

—Ce que je vais vous dire va vous paraître drôle, mais il me semblait qu'elle ne se donnait même plus la peine de penser; sa voix n'était qu'un souffle, comme s'il lui eût été inutile de parler. Bien plus, je dirai qu'elle disparaissait physiquement: oui, quand je la regardais, je me faisais cette idée qu'elle s'effaçait, comme ces photographies qu'on a laissées au soleil et qui s'en vont.