Bref, sous les circonlocutions un peu phraseuses de maître Jean, il était évident que la pauvre Virginie avait été atteinte d'une maladie d'épuisement, anémie, phtisie, je ne pouvais préciser. Il me parut que le bon serviteur, de par l'intérêt qu'il portait à ses maîtres, les avait vus sous des couleurs quelque peu fantastiques. Il n'y avait là que des faits douloureux, mais parfaitement naturels: peut-être la passion de Paul n'avait-elle pas été assez ménagère des forces de la pauvrette.
Le positif, c'est qu'elle était morte, et je m'irritais involontairement de la prolixité du bonhomme, alambiquant des incidents trop explicables.
—Enfin, repris-je, avec une impatience mal contenue, la pauvre Virginie déclina de plus en plus, et Paul eut la douleur de la perdre. Je ne doute pas de l'intensité de son désespoir…
—Pendant le premier mois, Monsieur, il fut comme assommé: il passait ses journées immobile, étendu, les yeux fermés, pâle comme la morte qu'on avait emportée…
—Et cet état s'est compliqué d'une prostration toujours plus grande, si bien qu'aujourd'hui…
—Mais non, mais non! s'écria Jean en essayant de m'imposer silence avec de grands gestes, Monsieur ne me laisse pas parler, évidemment il croit que je veux lui en imposer. Vous supposez que M. Paul est triste, désespéré, et que c'est pour ça qu'il ne veut recevoir personne. Vous vous trompez du tout au tout. M. Paul n'est pas triste, il n'est pas malade, c'est tout autre chose…
—Mais encore, explique-toi donc!
—Environ un mois après la mort de madame, comme j'entrais un matin dans la chambre de monsieur, je fus tout surpris de voir qu'il ne s'était pas couché. Le plus étonnant de tout, c'est ceci, oui, il souriait pour la première fois depuis de longs jours. Il mangea beaucoup, avec un appétit que je ne lui connaissais plus, il but même à mon avis plus que de raison. Puis, à la fin du repas, il tomba dans un sommeil si profond, si rapide surtout, que je le laissai étendu sur le canapé et me retirai discrètement. Plusieurs fois dans la journée, je montai pour m'assurer qu'il n'avait besoin de rien; il dormit ainsi jusqu'au soir. Enfin il s'éveilla et je lui conseillai de se mettre au lit. J'admettais fort bien que le désespoir l'eût brisé au point de lui imposer un repos de vingt-quatre heures. Mais il me répondit assez vivement que j'eusse à lui épargner mes conseils. Tout ce qu'il me demandait, c'était de ne monter dans son appartement sous aucun prétexte, à moins d'appel. Je me le tins pour dit, et, depuis ce jour-là, jamais je ne suis entré chez mon maître de six heures du soir à dix heures du matin.
—Que fait-il pendant ce temps?
—Ah! le sais-je? Toujours est-il que sa vie est ainsi réglée: à dix heures du matin, il sonne, je viens dans sa chambre; il est debout, toujours souriant avec une expression de bonheur qui a quelque chose de surnaturel… oui, presque d'effrayant. Son cabinet est toujours fermé à clef, et jamais depuis cinq mois je n'y ai pénétré. Après le repas, il s'étend sur le canapé et s'endort. Vers cinq heures, il sonne de nouveau, me donne quelques ordres. Je me retire… et c'est tout!