Ceci commençait en effet à me paraître singulier et présentait les symptômes d'un dérangement d'esprit.

—Tu me dis que Paul paraît heureux, joyeux… Jamais il ne reçoit personne…

—Oh! je puis vous en répondre. Le matin, je guette les fournisseurs, je les attends devant la porte, pour qu'ils ne sonnent pas. J'avais enlevé le battant, j'ôterai la cloche elle-même…

—En somme, repris-je avec assurance, il me semble qu'il y a amélioration dans son état: il boit, il dort. Je ne vois plus que cette manie de claustration et aussi ce renversement des habitudes normales qui le fait dormir le jour et veiller la nuit.

Quel est son état physique? Est-il faible ou fort, vigoureux ou anémié?

—Il y a quelque chose qui m'épouvante, c'est sa pâleur, et puis… faut-il que je vous avoue tout—ici Jean baissa la voix—je crois, oui, je crois bien qu'il…

Et, sans prononcer le mot, il leva le pouce au-dessus de ses lèvres.

—Ce serait plus affreux que tout le reste, m'écriai-je. Mais tu sais bien, je suppose, s'il te demande de l'eau-de-vie, de l'absinthe…

—Non, ce n'est pas cela. Il ne me fait apporter qu'une liqueur, que je ne connais pas, d'un goût et d'une odeur si forts… Tenez, j'en ai là un flacon que je lui monterai demain matin…

Le flacon était bouché à l'émeri, mais l'odeur caractéristique me frappa aussitôt: c'était de l'éther. Je frissonnai: dans l'Extrême-Orient, j'ai rencontré des buveurs d'éther, et jamais l'ivresse ne m'est apparue plus meurtrière. C'est plus que de l'empoisonnement, c'est la combustion lente, irrésistible, corrodant tous les organes…