—Que veux-tu? Je le vois… il est là!

Et il ajouta, en me prenant brusquement le bras—nous nous trouvions alors dans un coin assez sombre du parc:

—Mais il est impossible que tu ne le voies pas toi-même!

En vérité, pendant un espace de temps qui fut infiniment court—je ne pourrais trouver de terme d'exacte fixation—je vis, oui, je vis à quelques pas de nous le mendiant gibbeux, loqueteux, hirsute, je le vis positivement en sa forme, en sa couleur, apparition et disparition instantanées.

Très peu sentimental de ma nature et peu disposé à admettre l'inexplicable, je m'irritai contre moi-même, attribuant à ma complaisance pour ce névrosé l'influence presque fascinatrice qui m'avait dominé, et je me promis de ne plus prêter tant d'attention à des songeries morbides.

Sans grande fortune et ayant à me créer une position, il ne me seyait pas de jouer avec mon cerveau.

II

Virginie était orpheline de père et de mère. Elle avait été recueillie par sa famille maternelle: oncle et tante, qui l'élevaient comme leur propre enfant. Ce n'avait pas été tâche facile, car c'était bien la plus fragile créature qui se pût imaginer.

De cinq ans plus jeune que Paul, elle paraissait encore une enfant alors qu'il entrait déjà hardiment dans l'adolescence. Nous l'appellions petite Mab, tant sa gracilité, son aériformité—si je puis employer si grand mot pour si petite personne—rappelait la fée écossaise, née d'un rayon de lune.

Je me souviens de la première apparition de cette aimable poupée dans la maison de Paul, où je remplissais d'abord le rôle assez ingrat de précepteur, devenu plus tard un compagnon et un ami.