Ai-je dit que Paul, orphelin lui-même, habitait chez une cousine éloignée à qui restait seule la force, étant à demi paralytique, d'aimer et d'être indulgente?

C'était par une de ces matinées d'été où le ciel se nimbe d'une buée blanche, avec de vifs piquetages d'argent. Nous étions dans le jardin, juste au-devant de la vieille maison qu'égayaient des lancées de vignes vierges et de glycines.

La grille extérieure, sur la route, était restée entr'ouverte, après la sortie de quelque fournisseur.

La malade était étendue sur sa chaise longue, souriante, avec cette expression d'aménité naturelle à ceux qui, ne pouvant plus vivre, se complaisent à voir vivre les autres.

De la grille, le panneau plein, inférieur, était assez élevé. Nous avions installé une table au bord d'un massif où déjà perçaient les pointes roses des silènes, et, accoudés, nous étudiions, en la concentration d'esprit nécessaire, un des problèmes les plus ardus de Wronski, cet étrange savant dont Lagrange disait qu'il avait inventé toutes les mathématiques et qui a créé pour ses démonstrations une langue de toutes pièces, indéchiffrable pour les non initiés. J'avais besoin de condenser toute mon intention pour conserver mon attitude de maître; car avec Paul, doué d'une merveilleuse intuition, je craignais fort parfois de descendre au rang d'élève.

—Il y a quelqu'un derrière la grille, me dit Paul.

Ceci d'une voix posée, calme, comme s'il eût énoncé le fait le plus simple du monde.

Je tournai la tête, et mes yeux rencontrèrent le soubassement de la grille, plein et large.

—De l'autre côté? fis-je. On ne peut voir à travers le métal!

Mais je ne dis rien de plus, car je m'aperçus alors que d'une giration très lente, la grille tournait sur elle-même.