—Je ne nie pas…
—Alors admets que tu concentres de plus en plus ton énergie volitive dans le sens de ce perfectionnement, de cette accentuation. Augmente à force de contemplation, augmente ta faculté de restitution mentale, puis extérieure, tu arriveras peu à peu à créer ce que je n'appelle encore que l'illusion de l'existence réelle de la chose souvenue. Mais la vérité, c'est qu'il n'y a pas illusion, mais réalité. Cette forme que tu as absorbée par ton attention, que tu possèdes en toi, tu la projettes réellement au dehors. Entends-tu, elle existe, elle est—voici le mot vrai—la restitution des particules d'infinitésimale matière que tu t'es appropriées en regardant l'objet, en l'aspirant par ton attention, en les emmagasinant en toi. Cette reconstitution est non une illusion, mais une entité existante, elle est…
Je l'interrompis:
—A mon tour, laisse-moi te dire que ce ne sont là que des hypothèses qui, pour ingénieuses qu'elles soient, devraient être appuyées sur des preuves…
Il ne me laissa pas achever:
—Abandonne donc tes procédés de sophiste universitaire. Pourquoi la forme que tu vois hors de toi existe-t-elle moins, qu'elle soit produite par le fait banal de la présence ou par ce que tu appelles l'imagination?…
—Parce que je puis toucher l'une et non l'autre, et ainsi constater l'existence de la réalité.
J'avais prononcé ces derniers mots vivement, un peu agacé à la fin…
—Et, si je te prouve que tu peux toucher… ton illusion! cria-t-il. As-tu d'ailleurs jamais possédé en toi le souvenir d'une forme imprimé assez profondément dans ton âme, pour qu'elle y soit réelle, vivante et pour que tu puisses la projeter hors de toi, comme elle est en toi, avec tous les attributs de la réalité et de la vie? Ah! il faut aimer, avoir aimé, il faut avoir aspiré, résorbé, inhalé toutes les effluves de l'être adoré, pour qu'il soit resté vivant en vous… et qu'alors au début de la solitude, fermant les yeux, vous le puissiez revoir en sa radieuse et parfaite réalité… Mais est-ce tout?… Non!… Parvenez à vous abîmer dans cet unique désir, dans cet immense vouloir de communiquer à cette forme tout ce qu'il y a en vous d'énergie et de puissance vitale… et alors vous le reconstituerez, cet être de votre âme, sang de votre sang, chair de votre chair, substance de votre substance, individualité vivante, ressuscitée, recréée, comme, de l'Adam Paradisiaque, Aischa, Eve fut évoquée sous la lumière sublime des sphères éternelles!…
—Ami, m'écriai-je, prends garde, cette exaltation te tue!