—Mémoire visuelle! Ah! voilà bien votre méthode scientifique, des mots répondant à des mots! Qu'est-ce que la mémoire… vous l'ignorez, mais vous avez dénommé, étiqueté une faculté; vous l'avez catégorisée, cataloguée dans vos dictionnaires, et… vous voilà satisfaits! Bien plus, il faut que tous le soient avec vous, sous peine d'anathèmes! Voyons, parle, répondsmoi en toute sincérité! Qu'est-ce que la mémoire?… Comment s'exerce-t-elle?… Quel est son organe?… Ah! oui, l'image se forme sur la rétine, est transmise par un réseau de nerfs à ton cerveau… par quel mécanisme?
Je le voyais s'exalter; je voulus le calmer.
—Remarque que je ne formule aucune théorie; je ne suis pas un adversaire, mais un ami, peut-être fort ignorant, mais en tous cas de bon vouloir…
—Tu m'avais promis de ne pas user d'ironie. Eh bien, oui, je t'instruirai, malgré toi… et voici ma formule: La mémoire visuelle, c'est la projection hors de nous d'une forme emmagasinée en nous.
—La définition n'est pas pour me déplaire…
—J'appelle ton attention sur la projection que j'appellerai physique, celle de la forme, de la coque extérieure des choses. Quand tu songes à un livre, tu en vois plus ou moins nettement la forme…
—C'est vrai…
—Si tu te souviens d'un cheval, tu as devant les yeux la silhouette plus ou moins correcte de l'animal…
—C'est encore exact.
—Eh bien, suppose que tu exerces ta volonté à perfectionner, à accentuer cette silhouette, comme le fait un peintre par exemple. Tu projetteras ton souvenir hors de toi, et tu t'en serviras comme d'un modèle, adéquat, toutes proportions gardées, au modèle vivant qui se placerait devant tes yeux…