J'avais assisté à des phénomènes stupéfiants, inattendus surtout, mais pourquoi après tout me troubleraient-ils plus que les expériences étonnantes cent fois exécutées dans le laboratoire? Il y avait là, je le concédais, une ouverture sur un monde nouveau, mais pourquoi s'hypnotiser devant l'entre-bâillement d'une porte?

N'était-il pas indiqué au contraire de fourbir avec plus de passion tous ses outils scientifiques, afin de ne pénétrer que mieux armé dans l'inconnu et saisir le secret à la gorge?

Le surnaturel n'existe pas… il n'y a que des changements de plans… L'homme qui le premier fit du feu ne resta pas pétrifié devant ce foyer pour lui incompréhensible: il en apprit l'usage et s'en rendit maître.

Moi aussi je me rendrai maître de l'occulte, mais sans cette impatience qui trouble la raison et désorganise l'effort. Je commencerai par bien apprendre ce qui est de norme, après quoi je pousserai jusqu'à ce qui semble encore l'anormal.

Quand ces pensées—par la réaction de ma conscience—s'imposèrent à moi, j'éprouvai l'ineffable bonheur du nageur en péril qui sent la terre solide sous ses pieds; moi aussi je ressuscitais, je redevenais moi-même, je me libérais d'une hantise énervante.

Mais en même temps je compris que ma tâche ne devait pas être purement égoïste. En s'absorbant dans la contemplation de l'inconnu, mon ami marchait évidemment à la folie. En admettant même que ses forces résistassent à une hyperexcitation quotidienne, en admettant que les ressorts de sa volonté, trop tendus, ne se brisassent pas dans une catastrophe mortelle, il était certain que l'absorption par l'idée fixe aurait pour conséquence la monomanie sentimentale jusqu'à l'accident décisif de la désagrégation cérébrale.

Chose assez curieuse, je dus peut-être à cette excursion sur la limite de l'aliénation une plus inattaquable fermeté de raison et aussi une plus irréductible ténacité de volonté.

Je m'imposai une double mission.

Je n'eus point grand'peine à accomplir la première partie: huit jours s'étaient à peine écoulés depuis ma résolution prise que j'assistais avec le plus parfait sang-froid au phénomène renouvelé de l'extériorisation. J'avais tué en moi l'excessive curiosité, même le désir de soulever le voile qui recouvrait encore la genèse du mystère. Je savais qu'un jour viendrait où mes études, logiquement suivies, me conduiraient à la solution du problème.

Le but second était plus malaisé à atteindre. On l'a deviné, je voulais guérir mon ami, je voulais l'arracher à l'au delà—à ses illusions—oui, illusions, puisque c'était lui et lui seul qui donnait la vie à une apparence, à une coque vide, je voulais le ramener en la réalité.