Je fus par bonheur assez maître de moi pour ne pas dévier de la ligne que je me traçai dès le premier jour et dont la première étape se pourrait indiquer ainsi:—la division de son attention.
Nous ne nous quittions plus. Le vieux Jean me regardait d'un air nâvré, s'avisant que j'étais aussi fou que son maître. Je n'avais pas cru utile de le détromper, redoutant de sa part une intervention qui aurait tout compromis.
Comme je n'élevai aucune prétention à nier la réalité de l'apparition—comme j'acceptai sans l'ombre d'une contradiction les théories mystiques de Paul, il vint un moment où entre nous ce sujet de conversation fut épuisé. Ce fut alors que je lui parlai de mes propres études. J'avais organisé dans les sous-sols du petit château un laboratoire de chimie, et j'avais pris pour thème de recherches la Genèse des Éléments d'après les travaux de William Crookes.
Ces travaux me passionnaient à un tel point que je me sentis bientôt doué de l'énergie nécessaire pour imposer mon influence à mon ami. Je sus en les quelques heures dont il pouvait disposer chaque jour éveiller d'abord, puis développer, puis surexciter ses curiosités scientifiques, pour qu'il devînt un zélé collaborateur.
Oh! je me demandais parfois si je ne commettais pas une action mauvaise, presque lâche, puisque mon adversaire… c'était Elle, c'était l'aimée que je voulais chasser, c'était l'intruse que je voulais renvoyer… à la tombe de silence et d'immobilité!…
Et un jour dans une merveilleuse expérience d'analyse spectrale des métaux premiers, j'arrivai à ce résultat inouï… que Paul oublia l'heure ordinaire de son macabre rendez-vous… Il laissa passer ainsi plus de cinquante minutes. Quand il s'en aperçut il eut un véritable accès de désespoir, presque de rage. Je le calmai de mon mieux et l'accompagnai. Mais il avait dépensé une telle somme d'attention à suivre les changements du prisme qu'il eut une peine infinie à évoquer l'image attendue: et tel fut l'effort qu'au moment où réellement je commençais à concevoir de graves inquiétudes sur l'issue de cette séance, les ressorts de son énergie se détendirent et il s'endormit profondément.
J'éprouvai la plus grande difficulté, on le comprend du reste, à renouveler ma traîtrise. J'avais dû prendre l'engagement d'honneur de ne plus jamais permettre qu'il oubliât l'heure de son funèbre rendez-vous.
Mais, à mesure que je l'étudiais mieux, mon machiavélisme trouvait de nouveaux moyens d'action. J'arrivais peu à peu à l'intéresser non seulement à des sciences arides, mais encore au mouvement contemporain des idées. Bien qu'il s'en défendît d'abord, le démon de l'examen, de la discussion s'emparait de lui. Je provoquais moi-même ses contradictions, et de cet effort cérébral résultait une diminution d'énergie qui nuisait à la netteté de l'apparation.
J'assistais rarement à cette évocation, toujours semblable à elle-même, avec seulement une moindre précision.
Pendant quelques jours je le vis plus triste, plus absorbé que de coutume. Je n'osais pas l'interroger, sentant bien toute ma part de responsabilité dans ses mélancolies.