Aidé de la femme, je le guidai pas à pas en sa rentrée dans la vie: sans contrainte, je dirigeai ses idées dans le sens de la pratique et de la normalité, je l'intéressai aux actualités, assez pour qu'il n'eût pas besoin de recourir à l'aliment intellectuel du souvenir.

Puis, à tout dire, mon plus puissant auxiliaire, ce fut l'amour—fait de reconnaissance et de soumission—qu'il vouait à celle qui l'avait sauvé.

Ce ne fut qu'après six mois de convalescence, au moment où ses forces étaient complètement revenues, qu'il se hasarda à me questionner sur le passé.

Il était dit que je commettrais tous les crimes moraux. Je mentis hardiment, lui expliquant que depuis la mort de sa première femme il s'était trouvé dans un état de santé intellectuelle qui avait parfois les apparences de l'hallucination. Il n'osait pas me pousser à fond, mais j'eus l'audace de répondre à ses plus secrètes pensées en lui racontant que, dans des accès de délire, il avait cru revoir celle qu'il avait perdue.

Par bonheur son cerveau détendu n'était plus apte à renouer la chaîne des raisonnements abstrus, nécessaires aux conceptions mystiques.

Il me crut par lassitude, et parce qu'il voulait me croire et se libérer du passé.

Et ce fut ainsi que la pauvre Virginie—j'ai l'hypocrisie de la plaindre!—mourut une seconde fois, jamais plus évoquée, image à jamais effacée, emportée par l'éternel reflux de la mer d'oubli, selon la loi inéluctable—et bienfaisante—qui régit les êtres et les choses.

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