Il eut l'audace de prendre une résolution violente. A tous risques, il fallait enlever Paul au milieu qui entretenait sa douloureuse passion. Il était certain que s'il restait à Pierre-Sèche, la hantise le ressaisirait au moindre éclair raisonnable, et la tension de sa volonté, s'exerçant sur des organes las, amènerait infailliblement la mort.

—Transportons-le à Paris chez moi, me dit ce grand médecin. Il faut abolir en lui le souvenir du passé.

J'obéis. Ce fut un triste pèlerinage. Mais la commotion cérébrale avait été trop forte pour que le malade se rendît compte de ce qui se passait. Nous pûmes l'enlever de Pierre-Sèche et l'installer dans l'appartement du docteur sans même qu'il eût la sensation d'un déplacement.

Pendant plus de trois mois, nous désespérâmes de le sauver. Nous étions admirablement secondés dans notre tâche par une soeur du docteur, jeune veuve intelligente et jolie que des malheurs prématurés avaient faite compatissante aux souffrances d'autrui.

Elle s'était prise de sympathie pour ce grand garçon qui maintenant semblait n'avoir pas plus de volonté qu'un enfant et qui, dans les premiers temps de sa convalescence, éprouvait d'infinies jouissances à se sentir vivre.

Naturellement j'avais écarté le vieux Jean, et moi même je me tenais le plus possible hors de sa vue, voulant que son intelligence s'éveillât dans un milieu tout nouveau.

Oserai-je dire que j'avais eu l'audace de tout révéler à la soeur de mon camarade, lui expliquant que Paul avait failli mourir de regretter une morte et que peut-être il vivrait… d'être aimé d'une vivante. On ne s'adresse jamais en vain à la pitié des femmes: d'ailleurs celle-ci ne l'aimait-elle pas déjà de tous les dévoûments qu'elle lui avait consacrés, des longues heures passées à son chevet, des boissons approchées de ses lèvres, des douces gronderies dont ne se peuvent dispenser les plus patientes garde-malades.

Quant à moi, si c'était un sacrilège de repousser Virginie dans sa tombe, je le commettais en toute sûreté de conscience.

Ce fut sur ce gracieux visage de femme, saine et jeune, avec dans les yeux un rayon de malice, que tout d'abord se posèrent les yeux de Paul. Le charme dont elle l'enveloppa, en un héroïsme de coquetterie miséricordieuse, empêcha, retarda le réveil du souvenir.

Je reparus moi-même à son chevet, et il sembla comme surpris de me voir. Notre intimité se renoua. Aucune allusion n'était faite aux événements de Pierre-Sèche. Je devinais bien parfois qu'il voulait m'interroger, mais aussi je comprenais que ses souvenirs étaient assez vagues pour qu'il doutât de leur réalité.