Pour moi, cette union était de longue date indiquée. J'avais compris que Paul ne serait jamais apte à prendre un rôle dans la vie active. Étant rêveur, tout chez lui évoluait dans le sanctuaire intérieur. Le dernier des niais, manoeuvre de la civilisation, aurait eu raison de son inexpérience. Quant à Virginie, elle ne s'appartenait plus. A mesure que leur intimité s'était resserrée, elle s'était pour ainsi dire anéantie en lui, d'abord de sa propre volonté, et aussi, surtout peut-être, en raison de cette main mise qu'il exerçait sur son être moral et qui était une possession anticipée, plus absolue que celle du mariage. De lui à elle, il y avait échange, flux et reflux de vitalité. Ils faisaient plus que de s'appartenir, ils s'absorbaient l'un en l'autre.
Ce mariage, véritable consécration, dans le sens pur et élevé du mot, eut lieu.
De ma vie je n'oublierai la cérémonie nuptiale, lumineuse et rayonnante, qui les fit pour jamais—je le croyais alors—compagnons de joies et de peines, unis pour le bonheur comme pour le malheur, ainsi que dit la liturgie calviniste.
Sous le faisceau de rais tombant des vitraux, j'eus un instant cette illusion que ces deux êtres—par un effet de synchromatisme,—se fondaient en un seul. Il y avait en ce moment équilibre entre ces deux créatures qui se donnaient l'une à l'autre avec une mutuelle abnégation du Soi.
Au matin même de la cérémonie, j'avais accepté une mission en Orient, avec obligation de départ immédiat. Il me plaisait, ayant été témoin de leur bonheur naissant, de n'en point gêner l'éclosion de ma présence.
Au sortir de l'église, je fis mes adieux, et, serrant leurs deux mains qui se mêlaient dans les miennes, je ne pus discerner quelle était celle de l'un ou de l'autre.
Je leur jetai un dernier signe d'adieu, convaincu d'ailleurs que tôt ou tard la vie pratique s'emparerait de mes deux héros de féerie, qui, rentrés dans la norme des banalités sociales, vieilliraient en bons époux prosaïquement assagis.
Une lettre trouvée à Hong-Kong ébranla mes espérances: ils s'en étaient allés se blottir au fond de la Sologne où, paraît-il, ils vivaient complètement seuls, heureux de n'entendre aucun écho de la vie vraie. Je répondis par des souhaits de bonheur, certes bien sincères. Un an après, au pays de Laos, je reçus une lettre de Paul. Elle me frappa par son étrangeté: si bizarre qu'elle soit, elle doit faire partie de cet écrit qui est une sorte de dossier.
Je la transcris donc textuellement: