—Ami, te souviens-tu de l'intéressante étude qu'un jour tu me fis entreprendre du deuxième chapitre de la Genèse, alors que, grâce aux lumineuses restitutions de Fabre d'Olivet, ce voyant de la linguistique, nous avions suivi pas à pas le mystérieux travail de la nature créatrice, cherchant le fait sous le symbole, le sens matériel sous l'énigme ésotérique. Parvenus au sublime verset qui en quelques mots manifeste la création de la femme, de l'Aischa, de l'Eve, nous nous étions arrêtés, hésitant devant la suggestion intime et profonde qui nous sollicitait à reconstituer cette scène, dont la beauté dépasse les rêves les plus enthousiastes de l'imagination.

Nous passâmes outre.

Mais j'avais gardé dans l'oreille comme un écho qui ne devait plus jamais s'éteindre, le cantique rayonnant de l'Adam Kadmon s'écriant:

—Wa-iaômer ha-Adam-Zoâth… Celle-là est réellement substance de ma substance et forme de ma forme…

Ce nom d'Aischa, formule véritable de la Volonté dont la femme était la Réalisation, me hantait comme l'énoncé d'un problème à la solution toujours refusée.

Or cette solution, avec quelle gloire je l'ai trouvée! Toi seul peut-être pourras me comprendre, parce que ton intellect évolue sur le plan supérieur de l'Intuition. Rien ne me paraît à moi plus évident et plus clair.

Vois plutôt:

En l'homme, représentation concrète de l'humanité collective, toutes les aspirations existaient à l'état latent et pour se manifester n'attendaient que l'effort volitif, si je puis dire, la poussée du dedans au dehors.

L'Homme-Adam, alors mâle et femelle, jouissait égoïstement de la nature extérieure, s'épanouissant dans l'éblouissement des splendeurs. Et plus il admirait de beautés, et plus il avait soif de la beauté. Et cette Beauté suprême à laquelle il aspirait, il ne la voyait pas, puisqu'elle était en lui, dans sa double nature encore inséparée.

Comprends-tu ce supplice: sentir en soi la beauté, l'Amour, en posséder la notion, la sensation intime, et ne les pouvoir contempler face à face, ne les pouvoir étreindre! Songe à ce qu'éprouverait l'avare qui aurait un lingot d'or dans la poitrine et ne pourrait s'arracher le coeur pour le posséder!