L'illustre M. Verloret, le roi de l'Aviation, comme on l'avait surnommé depuis son invention du parachute à roulettes, avait seul émis un avis assez sensé pour rallier tous les suffrages.
Selon lui, l'appareil de Ménilmontant était une sorte d'hélicoptère, basée sur le principe exposé en 1784 par Launay et Bienvenu devant l'Académie des Sciences et que renouvela Ponaud en 1870, en utilisant le ressort à caoutchouc. Il rappelait ensuite les magnifiques expériences de M. Marey avec ses insectes mécaniques.
Tout indiquait qu'on se trouvait en présence d'un appareil de cette nature, et où la démonstration de cette hypothèse s'affirmait dans les palettes d'hélice qui avaient été découvertes dans le terrain vague.
Ce premier point semblant acquis, M. Verloret passait à la question du moteur dont la puissance lui paraissait être énorme, et qui, très probablement, était actionné par l'électricité.
—Soit, répliquait M. Alavoine, le génial régénérateur de l'automobilisme. Ceci est un fait constaté; mais il ne faut pas être grand clerc pour formuler une hypothèse que nul ne songe à combattre. Moteur électrique, fort bien. Mais comment se peut-il que le moteur ne soit pas encore épuisé? Comment expliquer son action continue qui, à l'heure actuelle, s'exerce même sur le terrain dans lequel l'appareil menace de disparaître, comme si un mécanisme invisible agissait en manière de perforation.
«Qui de nous connaît une pile qui ait un effet perpétuel, avec une pareille puissance?
«L'explication de l'honorable M. Verloret n'est qu'une question qui s'ajoute à une autre question. Électrique, d'accord. Mais quelle est la source de cette électricité? Comment pouvons-nous tarir cette source? C'est pour résoudre ce problème que nous sommes ici, et il ne semble pas que nous ayons fait encore le moindre pas vers sa solution.»
Sur cette constatation pessimiste, la discussion s'était envenimée, et les observations aigres-douces avaient corsé outre mesure les argumentations qui dégénérèrent bien vite en querelles personnelles. On vit même deux de ces illustres chauves prêts à se prendre à ce qui pouvait leur rester de cheveux.
Le grave journal, Le Temps, ayant paru à cinq heures, ne pouvait s'empêcher, en donnant un compte rendu humoristique de cette séance mouvementée, de terminer son spirituel article par la phrase proverbiale: «Et voilà pourquoi votre fille est muette.»
Paris eût bien voulu s'égayer. Mais en vérité une étrange inquiétude régnait. Un véritable malaise serrait toutes les poitrines et les plaisanteries se figeaient sur les lèvres.