—Qui donc appeliez-vous tout à l'heure… le bandit?

—Mais lui! ce vieux tocasson qui n'avait que la peau sur les os et qui est venu se faire nourrir par la mère aux dépens de la fille! Oh! il a profité, lui!

—Quoi! m'écriai-je, supposez-vous donc qu'elle soit morte de faim?

—Eh bien! et de quoi donc alors?

—Viens donc, mon homme, et ne t'occupe donc plus des affaires des autres! cria du fond de la loge une voix féminine. C'est l'affaire du médecin de savoir la vérité!…

—Au fait, c'est vrai! fit le concierge en brisant l'entretien de façon irrévérencieuse.

II

Je rentrai chez moi, fiévreux, presque irrité. Pour la première fois qu'on faisait appel à ce qu'il me plaisait d'appeler ma science, je me heurtais à un cas désespéré: brutalement, la mort me barrait le passage, et il me semblait l'entendre murmurer à mon oreille le mot de la suprême désespérance: «Tu n'iras pas plus loin!…»

Mais je ne souffrais pas seulement de ce sentiment égoïste et humilié: l'angoisse qui me poignait tout à l'heure augmentait. Pour m'y soustraire, j'essayais de classer mes idées, de grouper les faits remarqués et d'obtenir d'eux une réponse aux doutes qui m'irritaient.

L'état de cette enfant ne répondait à aucune des observations connues. J'ouvrais mes livres un à un, et nulle part je ne trouvais rien qui me satisfît. La malade ne présentait aucun des symptômes classés, et c'était là justement ce qui me troublait le plus: l'absence de symptômes s'affirmait à chaque instant davantage. Fallait-il croire, selon l'insinuation du concierge, aux mauvais traitements, à l'inanition? Mais, outre que les allures de la mère, l'affection profonde et non jouée qu'elle portait à sa fille donnaient un absolu démenti à ces suppositions, l'état physique de la malade donnait, à ce point de vue, des contre-indications formelles.