—Voilà le grand manuel de pathologie interne et externe, continua-t-il; voilà la physiologie en action. Que voyons-nous de cela nous, les jeunes, rivés à l'hôpital ou au cabinet de travail? Et ceci est un volume, un chapitre, un alinéa de la vaste encyclopédie médicale qui est la société tout entière. Ah! s'écria-t-il d'un accent dont la sincérité nous frappa, avoir le temps—c'est-à-dire l'argent de la vie quotidienne—et se consacrer tout entier à la lecture de la bibliothèque humaine, de ce dictionnaire universel dont chaque homme est une page, l'épeler, la transcrire, l'annoter… et après cela faire de la médecine! Que dis-je? Après cela, la médecine serait faite… car alors on aurait autopsié, non des cadavres, mais des êtres vivants, des cerveaux, des poitrines et des coeurs… Dix ans d'observations accomplies avec le superbe courage que nous mettons à remuer des cendres d'érudition, et la vraie flamme jaillirait!…
—Mais après le travail forcené auquel nous devons nous condamner, m'écriai-je, il nous reste plus de la moitié de notre vie…
—Pour devenir le second homme qui est en tout médecin, interrompit-il, le découragé, le sceptique, l'ignorant, le praticien banal et routinier qui vise la croix d'honneur et l'Académie. Quand nous nous évadons des livres, nous sommes aveugles et ne voyons plus l'homme…
A ce moment, je poussai une exclamation et, posant ma main sur son bras:
—Regarde, lui-dis-je.
Il suivit l'indication que lui donnait mon doigt.
—Quel est cet homme? demanda-t-il.
—C'est le vieillard dont je te parlais tout à l'heure… M. Vincent!…
En effet, sous le reflet cru des cristaux dépolis, le vieillard s'avançait, lentement, péniblement, et je frissonnais en constatant l'incroyable changement qui s'était produit en lui depuis une heure à peine que je l'avais quitté.
Il me paraissait blafard, maigre, voûté, brisé. A chaque pas traîné sur l'asphalte, il regardait autour de lui, tournant son cou branlant dont je croyais entendre craquer les vertèbres.