—Oui, je veux parler. Seulement j'exige de vous un serment…
—Lequel?
—Vous êtes homme de science. Je vais vous révéler le secret suprême, mais vous prenez l'engagement solennel de ne jamais en user vous-même…
—Ai-je besoin de jurer de n'être point criminel?
—Et de ne jamais le révéler à personne…
—Je vous le jure.
—Eh bien, écoutez-moi. Il y a en l'homme trois périodes distinctes: l'une de rayonnement, c'est l'enfance jusqu'aux extrêmes limites de l'adolescence; la seconde, de consommation, qui va jusqu'à la fin de l'âge mûr; puis la troisième, de réduction, qui est la vieillesse et se termine par la mort.
«De l'organisme vivant, de l'homme surtout, qui est jusqu'ici la plus complète expression de la vie, s'exhale pendant la première période le trop-plein de la vitalité. L'enfant absorbe plus de fluide vital qu'il n'en consomme, et de tout son être rayonne une force en excès. Dans la seconde période l'être consomme autant qu'il absorbe. C'est l'équilibre des forts. Dans la vieillesse, cet équilibre est rompu; la résorption est inférieure à la consommation, la dépense vitale est supérieure à l'acquisition, d'où la faiblesse, d'où la mort.
«Maintenant, en l'état actuel de la science, il vous paraît impossible, n'est-il pas vrai? qu'un homme, un vieillard, puisse rompre ces lois de la nature et, par des pratiques spéciales, voler à l'enfant, par exemple, ces effluves vitaux qui sont en excès, et même, par une sorte d'endosmose, attirer à lui tout le fluide dont une partie seule, celle extérieure, serait à sa disposition immédiate. Là est pourtant la vérité. Oui, je suis un criminel, oui, je suis un assassin, car depuis quarante ans je procède, nouvel Eson, à un rajeunissement perpétuel de moi-même. Oui, j'ai tué des enfants, mais non pas, comme les ignorants le pourraient croire ou comme l'avait follement inventé Jean-Henri Cohausen dans son Hermippus redivivus, en absorbant l'air qui s'échappe des poumons de l'enfant, ou bien encore à la façon des Vudoklacks légendaires en suçant leur sang… non pas, mais en attirant à moi le fluide vital qui s'échappe en excès de tout leur organisme…
«Ah! si j'avais eu le courage de m'en tenir là! Mais, je vous l'avoue, il n'est pas d'ivresse plus profonde, plus attrayante, plus follement heureuse que celle-là! Quand dans les membres refroidis pénètre ce fluide chaud et vivifiant; quand l'imbibition s'accomplit, pénétrant les pores, se glissant à tous les organes, c'est la jouissance inouïe, entière, absolue… c'est la sensation de la résurrection, si un cadavre pouvait se sentir renaître!…